Les églises sont vides ou à vendre. Les baptêmes et les mariages sont en voie d'extinction. La télé et le bingo ont remplacé la sainte communion. Mais ce n'est pas grave, le Québec aura dès demain un nouveau saint, canonisé à Rome et sur RDI.

Publié le 16 oct. 2010
Nathalie Petrowski LA PRESSE

Vénérable en 1978, bienheureux quatre ans plus tard, voilà que notre frère André sera sanctifié et hissé au paradis des vedettes célestes. Un saint est né, mon frère. Un authentique saint qui fut sans doute la première vraie star internationale du Québec. Bien avant que Céline ne conquière le monde, que Robert Lepage ne prenne d'assaut le MET, que le Cirque du Soleil ne devienne une des plus importantes multinationales du divertissement, que Gratien Gélinas ne se produise sur Broadway, qu'André Mathieu ne donne des concerts à Carnegie Hall et qu'Alys Robi ne chante Tico Tico à Londres, New York et Paris, le frère André faisait parler de lui dans le monde entier.

Au début, ce sont les pèlerins de partout qui sont venus à lui en quête de guérison. Mais vers la fin de sa vie, le frère André avait une telle notoriété qu'il pouvait se permettre d'aller à New York cogner à la porte de John Rockefeller pour lui demander du fric.

Il y a déjà une demi-douzaine de films sur la vie du frère André, mais si jamais quelqu'un s'avise d'en tourner un autre, cette rencontre entre l'homme le plus riche de la planète qui va bientôt mourir et le portier pauvre aux grandes ambitions, qui lui aussi est sur le point de disparaître, ferait un film fascinant. D'autant plus que Rockefeller était le fils d'un commis voyageur vendeur de médicaments... miracle. L'industrie du miracle, Rockefeller connaissait.

Ce qui m'amène au vrai sujet de cette chronique: le miracle. Car si le frère André devient un saint demain, c'est évidemment pour l'ensemble de son oeuvre et pour la réputation de sainteté qu'il a acquise au fil du temps. Mais selon les règlements mêmes de l'Église, pour être reconnu comme saint, une personne doit remplir trois conditions: être mort, avoir mené une vie chrétienne exemplaire et avoir accompli au moins deux miracles. Autrement dit, si le frère André s'était contenté d'être un brave gars et un bon chrétien qui fait son possible pour aider les autres et qui convainc ses patrons que ce serait une chouette idée de construire une basilique à la gloire de saint Joseph, pas sûr qu'il aurait eu droit à une canonisation.

Ce sont les miracles qui ont fait la différence et qui en ont fait un candidat à l'Oscar du Vatican. Et là, permettez-moi d'être un brin sceptique non pas face au frère André, mais face à une Église qui joue impunément avec les sentiments des gens.

Que la société québécoise du XIXe siècle et du début du XXe siècle ait réellement cru aux miracles du frère André, est normal. Les gens étaient croyants, crédules, moins instruits et sans doute un brin désespérés. Les soins de santé n'étaient pas ce qu'ils sont aujourd'hui. Les médicaments étaient rares et les maladies se répandaient aussi rapidement que les rumeurs. Que des malades se soient rués sur le frère André, qu'ils aient été touchés par sa douceur et sa bonté et qu'ils en aient dégagé l'impression qu'il les avait guéris est tout à fait plausible.

Mais ça, c'était hier. Aujourd'hui, le raisonnement ne tient tout simplement plus la route. Le meilleur exemple est cet homme de 40 ans atteint d'un cancer incurable et inopérable à qui il reste six mois à vivre. Cet homme n'est pas croyant, n'a jamais mis les pieds à l'Oratoire et pourtant, deux ans plus tard, il est toujours vivant. Combien de malades comme lui ont mis leur rémission sur le compte du frère André?

Le frère André, lui au moins, que ce soit par modestie ou par lucidité, a toujours clamé que les miracles, ce n'était pas son rayon, qu'il n'y était pour rien. L'Église catholique, malheureusement, n'a jamais eu cette honnêteté-là.

Pour joindre notre chroniqueuse: npetrows@lapresse.ca