Même si Hydro-Québec est la reine de l'électricité, elle est en voie de devenir la championne de la chandelle, pour ne pas dire de l'économie de bouts de chandelle.

Nathalie Petrowski LA PRESSE

Pour sauver un ridicule 200 000 $ et sans doute donner une image de responsabilité fiscale, Hydro-Québec a suspendu son programme d'acquisitions d'oeuvres d'art contemporain, un programme qui existe depuis 50 ans et qui s'est doté au fil des ans d'une des plus belles collections d'art contemporain du Québec.

La nouvelle de la suspension a été coulée en douce il y a trois mois. Aucune raison invoquée autre que le contexte économique et l'obsession du déficit du gouvernement. Aucun communiqué pour expliquer un geste en fin de compte mesquin, nuisible et parfaitement décourageant, qui prive les artistes d'une somme, dérisoire pour Hydro-Québec, mais souvent crucial pour leur carrière.

Après le choc initial, l'envoi de quelques lettres qui ont à peine obtenu un accusé de réception, les artistes veulent profiter de la rentrée pour se mobiliser et réclamer la suspension de la... suspension.

Une pétition orchestrée par l'Association des galeries d'art contemporain vient d'être lancée sur le web à l'adresse: www.petitions24.net/hydroquebec-art.

La pétition est assortie d'une lettre adressée au PDG Thierry Vandal et au président du CA d'Hydro-Québec Michael. L. Turcotte. Elle leur sera envoyée avec la pétition fin septembre.

En parcourant cette lettre, une phrase a retenu mon attention et frappé mon imagination.

«Pour des centaines d'investisseurs en art contemporain, écrivent les auteurs, votre décision de geler vos acquisitions équivaut à une directive très claire: n'achetez pas de l'art contemporain d'ici, il n'en vaut pas la peine.»

Cette petite phrase dit tout. D'abord que depuis 50 ans, Hydro-Québec a joué un rôle de premier plan dans l'épanouissement de l'art contemporain québécois. Sa collection forte de 980 oeuvres, constituée autant d'artistes des années 60 comme Serge Lemoyne, Jacques Hurtubise, Jean-Paul Mousseau ou Betty Goodwin que de jeunes d'artistes d'aujourd'hui, est non seulement devenue une référence en matière d'art contemporain, elle a fait école et entraîné la naissance d'autres collections corporatives notamment à Loto-Québec et à la Banque nationale.

Chemin faisant, son influence n'a cessé de croître auprès des collectionneurs privés à qui elle a servi de guide et de phare. Parallèlement, son effet de validation a aidé à confirmer le talent et à lancer les carrières de jeunes artistes émergents. Car lorsqu'une puissante société d'état comme Hydro-Québec investit en art contemporain, cela a valeur de symbole. Mais surtout cela donne le signal que l'art contemporain est important et mérite qu'on s'y intéresse.

Pendant 50 ans, Hydro-Québec a été un guide et un phare qui n'hésitait pas à prendre publiquement position pour l'art contemporain en disant haut et fort qu'acheter de l'art contemporain, ça valait la peine.

Aujourd'hui, Hydro-Québec ne dit plus rien du tout sinon: «C'est la crise économique et dépenser même des «peanuts» pour de l'art, c'est mauvais pour notre image et mauvais pour l'image de notre PDG Thierry Vandal qui a eu l'air fou l'an passé en approuvant des commandites d'un demi-million à deux collèges privés et qui cherche depuis à effacer cette vilaine tache dans son dossier.»

Enfin ce n'est pas ce que Hydro-Québec dit officiellement. Officiellement, la suspension du programme d'acquisitions fait partie d'une révision budgétaire générale en lien avec le contexte économique actuel et avec les directives du gouvernement qui a demandé à toutes ses sociétés d'État de réduire leurs dépenses. Mais il y a réduire et réduire.

Si le programme d'acquisitions d'oeuvres d'art était de 30 millions (soit 1 % des profits de trois milliards d'Hydro-Québec) on pourrait comprendre la manoeuvre et chiffrer l'économie. Mais en quoi la coupe d'un minable 200 000 $, une somme probablement inférieure aux bonus que les patrons d'Hydro-Québec vont continuer à s'octroyer, va-t-elle aider la société québécoise à réduire son déficit? Et surtout pourquoi s'en prendre à un art déjà précaire que le contexte économique ne fait que fragiliser davantage?

Je l'ai écrit et je le répète: la vie culturelle québécoise a besoin d'Hydro-Québec comme les plantes ont besoin d'eau et les ampoules d'électricité. Par ses programmes de commandites ou d'acquisitions, Hydro-Québec a énormément contribué à l'épanouissement de la culture d'ici. Pour l'art contemporain, elle a joué un rôle crucial d'allumeur et de catalyseur. C'est ce rôle-là qu'elle devrait poursuivre au lieu de jouer à l'éteignoir en donnant dans les économies de bouts de chandelle.

La décision de carrément abolir le programme d'acquisitions n'a pas encore été prise mais à moins d'une grande mobilisation, elle pourrait devenir réalité. C'est pourquoi tous ceux qui croient que l'art contemporain en vaut encore la peine sont invités à protester et à signer la pétition.