On peut faire dire n'importe quoi aux statistiques. On vient encore d'en avoir la preuve éclatante avec ce palmarès des villes les plus cultivées au Canada publié par le magazine Maclean's. Parmi les 18 villes recensées au sujet de leur consommation culturelle, Montréal fait figure de presque bonne dernière en 17e position, juste avant le Cap-Breton. En d'autres mots, la ville de Montréal est une parfaite inculte et sa population, une bande de radins et d'illettrés qui ne lisent pas, ne vont pas au musée, désertent les salles de spectacles et boudent les arts de la scène.

Mis à jour le 1er juin 2010
Nathalie Petrowski LA PRESSE

Même si d'aussi désolantes conclusions font sans doute plaisir à quelques-uns de nos amis du reste du Canada, permettez-moi d'être sceptique. Et d'autant plus que la grande championne de ce concours de beauté, c'est Victoria en Colombie-Britannique. Selon le palmarès du Maclean's Victoria est en effet la ville la plus cultivée du Canada. Pardon? Victoria, la capitale du jardinier retraité, paradis «des nouveaux mariés et des presque décédés», comme le dit si bien l'adage?

Victoria, dont 6,4 % de la population a plus de 80 ans et où les 65 ans et plus constituent presque 20 % de la population? Voyons donc, soyons sérieux un instant. Si cette ville qui en 2006 lors du premier recensement du genre comptait un gros total de 700 sans-abri, tout en détenant la palme de la ville la plus sévèrement inabordable sur le plan de l'immobilier, est une capitale culturelle, alors la culture se résume à une histoire de fric.

Et si le fric est la mesure ultime, alors toute la culture absorbée et digérée gratuitement et librement ne compte tout simplement pas. Le cas échéant, les 120 000 Montréalais qui, dimanche, se sont rués dans une trentaine de musées de Montréal et de sa grande région lors de la journée portes ouvertes n'existent pas. Tout comme n'existent pas les dizaines de milliers de Montréalais qui participent aux Nuits blanches du Plateau ni ceux qui s'arrêteront place Émilie-Gamelin pour voir le chorégraphe Sylvain Émard diriger une centaine de danseurs amateurs dans le cadre du FTA. Tout comme n'existent pas les centaines de milliers de Montréalais qui fréquentent les spectacles gratuits des Francos, du Festival de jazz et de Juste pour rire. Et que dire de ceux qui regardent les films présentés par le FFM à la belle étoile ou ceux qui vont écouter l'OSM l'été dans les parcs.

Si j'ai bien compris du fait que ces amoureux de la musique, de la danse et du cinéma n'ont rien déboursé (sauf par le truchement de leurs impôts), ils n'ont pas d'identité propre et tombent dans le trou noir, voire le triangle des Bermudes, des données non compilées. Charmant...

Pour son palmarès pour le moins douteux, le Maclean's s'est appuyé sur les chiffres et les mesures du Conseil canadien sur l'apprentissage dont le mandat est d'étudier les conditions d'apprentissage au pays. Pour étudier cette question, le CCA s'attarde aux quatre dimensions de l'apprentissage qui vont de l'éducation formelle à l'acquisition des compétences en passant par la cohésion sociale et le comment être. La culture fait partie de cet apprentissage, mais n'en constitue aucunement le noyau, comme le laisse entendre le magazine Maclean's.

En six ans d'existence, le CCA n'a jamais dressé aucun palmarès et surtout pas un palmarès des villes les plus cultivées. Notamment parce que la culture est un sujet vaste et complexe, qui ne se limite pas à une colonne de chiffres ni à un rapport de dépenses. La culture, n'en déplaise au magazine Maclean's, est autant est une affaire de consommation que d'apprentissage.

Hier Paul Cappon, le président du CCA, m'a répété au téléphone que le Maclean's avait fait leur propre interprétation des chiffres et des tendances colligées par son organisme, interprétation qu'il ne partage absolument pas. Le président concède que son étude est basée sur les dépenses des ménages canadiens. Mais il reconnaît qu'en matière de culture, si on ne se fie qu'aux dépenses, on ne touche qu'à un aspect de la question. Il déplore d'ailleurs que la consommation culturelle libre et gratuite n'ait jamais été mesurée.

On peut reprocher bien des choses à Montréal. Mais si on se fie au palmarès du Maclean's le grand défaut de Montréal, ce n'est pas son inculture, c'est son manque d'argent. À ce chapitre-là, Maclean's a raison. Montréal ne peut tout simplement pas rivaliser avec Victoria qui est riche, prospère et sévèrement inabordable.

Pour le reste, résumer le degré de culture d'une ville au nombre de produits qu'elle a les moyens de s'acheter, c'est manquer d'élégance, de discernement et ultimement de culture.