Dans un moment d'égarement ou peut-être de pure folie, j'ai dit oui. Oui à Jérôme Lussier, le recherchiste de Christiane Charette qui insistait pour m'ouvrir un compte Twitter. Oui, allons-y! C'était vendredi dernier. Cinq minutes de zigonage et c'était fait. J'avais une adresse, un mot de passe et déjà huit abonnés que je ne connaissais ni des lèvres ni des dents, mais qui de toute évidence voulaient me suivre. Jusqu'où, Dieu seul le sait...

Nathalie Petrowski LA PRESSE

Pourquoi ai-je mis le doigt dans cet engrenage? C'est la question que m'ont posée mes proches. Et bien franchement, je n'ai pas su quoi leur répondre. Mais cette hésitation n'était rien en comparaison avec la panique qui s'est emparée de moi. Appelons cela le syndrome du tweet blanc. Blocage complet. Paralysie totale du nerf qui relie le cerveau (reptilien?) au clavier. Vertige face à brutalité du saut. Incapable de produire ni un, ni deux et encore moins 140 caractères. Cinq jours plus tard, c'est encore le cas. Je n'arrive toujours pas à me résoudre à plonger et à écrire mon premier tweet. Autant je sais qui je suis dans la vraie vie, autant j'ignore qui je dois être sur Twitter.

Pour ce qui est de suivre les autres, aucun problème. Twitter est effectivement un merveilleux fil de presse qui vous abreuve de mille et une informations tout en étant aussi un producteur industriel de n'importe quoi, comme en témoigne ce tweet sur lequel je suis tombée par hasard et qui disait: je viens d'aller m'acheter de l'autobronzant. C'était signé Coeur de Pirate...

Qu'à cela ne tienne, je me suis abonnée à une trentaine de comptes qui vont du New York Times à Lady Gaga (la cinquième la plus suivie dans le monde après Obama) en passant par Salon, Huffington Post, Arts Journal et Guy A. Lepage. Je ne peux pas dire que j'y ai fait des découvertes extraordinaires ni que j'y ai appris des nouvelles qui m'auraient échappé autrement, sauf évidemment pour l'autobronzant de Coeur de pirate.

Mais je joue le jeu et il est amusant. Reste que cinq jours plus tard, je n'ai toujours pas trouvé de réponse à la question qui tue: qu'est-ce que je fous ici et qu'ai-je à apporter au gazouillis collectif?

De toute évidence, parmi les 150 millions d'abonnés de Twitter dans le monde, je semble être la seule à me poser la question. Les 149 999 999 autres tweetent à qui mieux mieux et sans complexe. Moi, pendant ce temps-là, je ressemble à André Sauvé qui se tape une crise d'anxiété devant une boîte de céréales à l'épicerie en se demandant qui suis-je, pourquoi courge et à quoi serge?

C'est finalement Twitter qui m'a fourni un début de réponse sous la plume d'Allison Louise (Al) Kennedy, une écrivaine et humoriste écossaise qui publiait dimanche, dans The Observer, une sorte d'ode à Twitter.

Kennedy est bien consciente des limites du genre. Elle aussi abhorre le potinage, le placotage et l'autopromotion compulsive qui parasite trop de tweets. Mais au lieu de s'attarder aux défauts, elle préfère regarder les qualités.

«Aller sur Twitter, c'est comme rentrer dans un café ou un pub, écrit-elle. Il y a des gens qu'on évite. D'autres vers lesquels on converge naturellement et qu'on écouterait pendant des heures tant ils ont des histoires fascinantes à raconter.

Pour elle, Twitter est à la fois un exercice de style, une façon de combattre l'isolement mais surtout un prétexte pour parler des arts sans suivre le chemin balisé par les arbitres officiels. «Comme bien des artistes, poursuit Kennedy, je tweet pour me sentir moins isolée du public, mais aussi parce que je suis fatiguée d'être mal représentée par des intermédiaires qui mystifient ou alors qui simplifient à outrance mon travail.»

Kennedy évoque le cas de plusieurs humoristes qui testent leur blagues sur Twitter. Elle évoque aussi Such Tweet Sorrow, une première théâtrale pilotée par la Royal Shakespeare Company mettant en scène six acteurs branchés sur Twitter 24 heures sur 24. Chaque jour, les acteurs envoyaient des tweet au nom de leur personnage de manière à bâtir au fil du temps une variation virtuelle du Roméo et Juliette de Shakespeare. Est-ce que Shakespeare aurait été sur Twitter? demande-t-elle à la metteure en scène du projet. «Oui, absolument, répond cette dernière. Shakespeare aurait adoré, notamment parce que Twitter est un acteur, une histoire et un public, l'essence même du théâtre.»

Envisager Twitter d'un point de vue littéraire, théâtral et artistique est nettement plus intéressant que de l'envisager comme un concours permanent de popularité ou comme un instrument d'exhibitionnisme, de bitchage ou d'autopromotion. Mais cela ne répond pas à la question fondamentale: qu'est-ce que je fous sur Twitter?

Hier après-midi, je suis allée sur mon compte voir le nombre d'abonnés qui me suivent. De huit qu'ils étaient vendredi, ils sont maintenant 678! Patience les amis, je vous promets que je vais finir par écrire mon premier tweet. Je sais déjà que ce sera un mercredi. Ne me reste plus qu'à décider l'année.

 

Photo: AFP

Les comédiens anglais James Barrett et Charlotte Wakefield ont joué les rôles de Roméo et Juliette sur Twitter.