J'ai une nouvelle héroïne, ou peut-être devrais-je dire un nouveau héros: Kathryn Bigelow, première lauréate du prix de la meilleure réalisation décerné par la Directors Guild of America depuis au moins deux mille ans.

Nathalie Petrowski LA PRESSE

Pour ajouter à son bonheur et à celui de son film The Hurt Locker, cette semaine, Kathryn a rejoint le club sélect des quatre femmes qui ont obtenu une mise en nomination aux Oscars dans la catégorie de la meilleure réalisation, et cela en 82 ans! Et si jamais, dans un mois, Kathryn devait gagner le prix et le rafler à son ex, le réalisateur James Cameron, elle deviendrait la toute première femme à remporter l'Oscar de la meilleure réalisation, l'équivalent en quelque sorte de la première femme à marcher sur la Lune.

Mais Kathryn Bigelow m'épate pour plusieurs autres raisons, la première étant qu'elle est une des rares réalisatrices d'Hollywood à ne pas avoir peur des films d'action et qui, par conséquent, ne s'est pas cantonnée dans la comédie romantique, royaume de prédilection de ces dames, peut-être pas tant par choix que par absence de choix.

D'entrée de jeu, Kathryn a affiché ses couleurs. Son premier long métrage, Loveless, était un film de motards. Son deuxième, Near Dark, un western d'horreur mettant en vedette des vampires. Elle a poursuivi avec Blue Steel, un film d'action avec Jamie Lee Curtis dans le rôle d'une policière qui traque un psychopathe tueur de jeunes filles.

Kathryn Bigelow n'a jamais eu peur du sang et de la violence. Même que la citation au début de son film, qui affirme que la guerre est une drogue, pourrait très bien lui convenir. De toute évidence, cette belle grande brune, qui ne fait pas ses 58 ans, a besoin d'intensité et de sensations fortes pour s'accomplir. Pourquoi pas, si le résultat est aussi probant que The Hurt Locker, un des rares films qui nous entraînent au coeur de la guerre en Irak et qui le fait sans prendre position, simplement en nous faisant sentir et ressentir la violence qui y règne, rebutante pour la plupart des soldats, intoxicante pour certains.

Alors que son ex, James Cameron, nous offre avec Avatar un film furieusement antimilitariste où le plus grand monstre de tous est un militaire, Kathryn, elle, cherche à comprendre ce que vivent les soldats. Son militaire-vedette, un démineur talentueux et téméraire, qui se saoule au heavy metal et qui se dope à l'adrénaline, n'a rien d'un monstre.

Au contraire, c'est un chic type à mille lieues de la brute épaisse et sanguinaire. Seulement, ce qui le branche dans la vie, c'est de neutraliser des explosifs, pas de faire l'épicerie ni de jouer avec son fils.

Mais au-delà de ses qualités de réalisatrice, ce qui m'épate chez Kathryn, c'est que voilà une femme qui trime depuis 28 ans dans le milieu du cinéma. En 28 ans, avec des budgets dérisoires, elle a tourné seulement huit films dont le résultat est presque toujours demeuré confidentiel.

Privée de succès commercial et par la même occasion de reconnaissance, Kathryn joue depuis 28 ans dans les ligues mineures. Aux yeux de Hollywood, elle est une perdante. Et n'eût été de l'insistance de son ex, à qui elle avait envoyé le scénario de The Hurt Locker et qui lui a conseillé de choisir ce projet-là plutôt que l'autre, elle serait encore cette perdante.

Elle l'a été en tous les cas jusqu'en novembre dernier. À ce moment-là, The Hurt Locker a quitté l'affiche avec de modestes recettes de 16 millions et un parfum trop familier d'échec.

Et puis, tout a basculé. Aujourd'hui, le nom de Kathryn Bigelow est sur toutes les lèvres. Médias et producteurs se disputent ses faveurs et toutes les femmes qui aiment le cinéma prient pour qu'elle reparte au moins avec un Oscar. Mais en ce qui me concerne, quoi qu'il arrive le soir du 7 mars ou après, Kathryn a déjà gagné.