L'histoire a fait le tour du monde il y a deux ans. J'y reviens parce qu'avec le lock-out au Journal de Montréal et la tourmente à la Gazette, il a beaucoup été question de l'avenir des journaux chez nous. Dans mon histoire, l'avenir se passe à Pasadena, en Californie, dans la salle de rédaction de Pasadena Now, un site d'infos lancé en 2004 par James Macpherson et sa femme Candice. Travaillant de sa maison, le couple cool embauche cinq journalistes payés entre 600 et 800$ par semaine pour couvrir les séances du conseil municipal de Pasadena, les concerts de l'orchestre symphonique, les matches du célèbre Rose Bowl et j'en passe.

Nathalie Petrowski LA PRESSE

Très vite cependant, les coûts de production et la relative modestie des profits commencent à plomber la petite entreprise. Que faire? James se souvient subitement de ses belles années dans l'industrie du vêtement quand il sous-traitait au Vietnam et faisait confectionner ses collections pour une bouchée de pain par des couturières douées et reconnaissantes. Dans un moment de pure folie ou de cruelle clairvoyance, James décide d'appliquer le même modèle mais au journalisme, en se tournant cette fois vers l'Inde. Il lance un appel sur Craigslist, un site universel de petites annonces. Des Indiens de Bombay comme de Bangalore y répondent, prêts à se mettre au travail immédiatement et pas du tout rebutés par le salaire de pouilleux: 7,50$ pour un article d'environ 1000 mots, ce qui revient à environ un sou du mot. Pour le travail de terrain, aucun problème. Deux des rédacteurs indiens regarderont les séances du conseil municipal sur le web avant d'en faire le compte rendu. Les autres réécriront les communiqués qui leur seront envoyés. Et voilà, le tour est joué.

 

L'histoire a soulevé un tel tollé que James a dû retarder le projet tant il était occupé à se justifier. Mais il a fini par passer aux actes. Et aujourd'hui, le contenu (nul) de Pasadena Now est entièrement rédigé en Inde. Évidemment, écrire sur une réalité qui se passe à 10 000 kilomètres de chez soi n'est pas précisément un gage d'exactitude. Les rédacteurs rivés au web ne saisissent pas toujours la subtilité des échanges des conseillers municipaux. Ils ne savent rien de l'atmosphère ni des enjeux. Parfois, leur patron fait les corrections pour eux. Parfois, il se passe carrément de leurs services. Pas pour rédiger lui-même. Pour plagier et reproduire mot pour mot un article signé par une vraie journaliste de terrain travaillant pour un concurrent, comme ce fut le cas en janvier dernier.

Malgré cela, le modèle de Pasadena a fait école. Récemment, Dean Singleton, l'éditeur de la plupart des journaux des environs de Los Angeles, a évoqué une image qui donne froid dans le dos: celle d'une unique salle de rédaction approvisionnant ses 54 journaux et possiblement située à l'extérieur du pays. «Dans le monde d'aujourd'hui, que votre bureau soit au bout du couloir ou au bout du monde, cela ne fait pas un pli sur la différence à votre ordinateur», a lancé Singleton.

Ce que le monsieur semble oublier, c'est que le journaliste n'est pas un ordinateur, mais un être humain doté de facultés comme la vue, l'ouïe et l'odorat. Une fois activées, ces facultés deviennent d'extraordinaires outils pour comprendre ce qui se passe sur le terrain. Mais peut-être suis-je en train de m'illusionner.

Peut-être que l'avenir est une salle de rédaction à Bombay où des scribes indiens vêtus de Kanuk, de tuques et de mitaines, écoutant le CD de Mes Aïeux en boucle, écriront sur les tempêtes de neige à Montréal. En tant que journaliste, je n'y vois qu'un seul avantage: le jour où le patron voudra mettre la clé sous la porte et saisir l'équipement qu'il a prêté aux journalistes comme c'est arrivé aux camarades du Journal de Montréal cette semaine, il devra envoyer les huissiers à Bombay...