Hier, le fils* de Mohammad Shafia et Tooba Yahya s'est fait cuisiner par la Couronne. Il s'est accroché à sa version avec aplomb: tout le monde était heureux à la maison, son père n'a jamais levé la main sur ses enfants et sa soeur Sahar manipulait tout le monde en disant qu'elle avait des idées suicidaires.

Mis à jour le 14 déc. 2011
Michèle Ouimet LA PRESSE

Le procureur de la Couronne, Gérard Laarhuis, l'a bombardé de questions, de 10h à 16h30. Il a utilisé, entre autres, une conversation téléphonique entre le frère aîné Hamed, accusé du meurtre de ses trois soeurs et de la première femme de son père, et le fils qui, à l'époque, était un adolescent de 15 ans. Les frères ignoraient que leur conversation était sur écoute.

La conversation a été enregistrée dans la nuit du 22 juillet 2009, trois semaines après la mort des quatre membres de la famille. Les enfants avaient connu une journée éprouvante. La veille, vers 17h, des policiers et des membres de la DPJ s'étaient rendus au domicile familial et avaient emmené le fils et ses deux soeurs au poste de police.

Ils ont été interrogés tour à tour, puis conduits dans une famille d'accueil. Au milieu de la nuit, le fils a appelé son frère Hamed qui allait être arrêté quelques heures plus tard.

Le procureur a longuement insisté sur certains passages: le fils qui affirme qu'il n'a rien dit pendant son interrogatoire, la police qui est convaincue «à 100%» qu'Hamed, son père et sa mère «ont fait la job», qu'Hamed est «pris à 100%», qu'ils doivent faire attention car leur conversation est peut-être sous écoute et qu'ils songent au suicide.

Le procureur a aussi passé au crible les derniers moments de la famille avant la tragédie et les relations entre le père et ses enfants. Souvent, le fils répondait: «Je ne m'en souviens pas.» Loin d'être désarçonné, le procureur posait et reposait sa question. Le fils restait calme. Il s'essuyait souvent la bouche avec un mouchoir de papier et passait parfois sa main sur son visage. Ses parents et son frère, assis quelques pieds plus loin dans le box des accusés, fixaient le fils qui se débattait pour les sauver.

* * *

Cet automne, la Belgique a aussi été secouée par un procès alléguant un crime d'honneur.

Une étudiante pakistanaise, Sadia Sheikh, a été abattue par son grand frère le 22 octobre 2007. Elle avait 20 ans et elle voulait vivre sa vie sans contrainte. Elle avait un petit ami, belge, au grand désarroi de ses parents qui voulait la marier à un lointain cousin.

Non seulement le frère était accusé, mais aussi le père, la mère et une soeur. Le mobile: laver l'honneur de la famille bafouée par Sadia.

La famille s'était installée en Belgique dans les années 70.

Le frère n'a jamais nié sa culpabilité. Au contraire, dès la première journée du procès, il a avoué qu'il avait prémédité son geste. Il essayait de sauver sa famille.

En vain. Le verdict est tombé: coupable, mais à des degrés différents. Lundi, les Sheikh ont été condamnés à des peines variant de 5 à 25 ans. C'est le père qui a écopé de la peine la plus lourde, 25 ans. Le fils? 15 ans.

Mon collègue Marc Thibodeau a couvert le procès en Belgique. Il a mis la main sur un rapport qui indique que les crimes d'honneur sont en progression en Europe. «Les Pays-Bas ont recensé en 2009 une quinzaine de meurtres et près de 500 cas de violence liés à l'honneur, a-t-il écrit. En Belgique, 17 cas de meurtres de ce type ont été recensés entre 2004 et 2008.»

Il a ajouté que les crimes d'honneur «ne sont prescrits par aucun texte religieux». Ils sont majoritairement pratiqués au sein des communautés musulmanes, sikhes, hindoues et chrétiennes.

* * *

Tous les matins, depuis sept semaines, la même routine se répète. Le fourgon cellulaire blanc arrive au palais de justice de Kingston, les portes s'ouvrent, Tooba, Mohammad et Hamed sortent de leur cage, menottes aux poings, chaînes aux pieds. Ils sont escortés par quatre policiers.

Hier, Tooba et Hamed avaient la tête penchée, le regard rivé au sol. Mohammad, lui, fixait les journalistes et leurs caméras, le visage fermé.

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* Le tribunal nous interdit d'identifier formellement les enfants survivants.