Hier, lorsque le fils* de Mohammad Shafia et Tooba Yahya s'est assis sur la chaise des témoins, dans la grande salle du palais de justice de Kingston, l'émotion est montée d'un cran. Il n'avait pas vu ses parents depuis le 21 juillet 2009.

Mis à jour le 13 déc. 2011
Michèle Ouimet LA PRESSE

Tooba a fixé son fils avec intensité. La dernière fois qu'elle l'avait vu, c'était un adolescent dégingandé. Hier, elle a vu un homme avec une barbe naissante qui noircissait ses joues et son menton. Elle a pleuré, le corps agité par des sanglots. Le père, Mohammad, a pleuré aussi. Il a caché son visage dans un papier mouchoir. Le frère aîné, Hamed, est resté impassible. Pas un trait de son visage n'a bougé. Un visage de marbre.

Le fils, lui, a vu ses parents et son frère assis dans le box des accusés. À peine quelques pieds les séparaient. Il n'a pas pleuré, mais il était nerveux. Son regard était rivé sur celui de sa famille, si proche et en même temps, si loin.

Le fils était là pour témoigner en faveur de ses parents et de son frère accusés d'avoir tué ses trois soeurs et la première femme de son père.

Le fils qui vole au secours de ses parents et de son grand frère. Le fils qui vit une incroyable tragédie; il a non seulement perdu ses trois soeurs qu'il aimait beaucoup et la première femme de son père qu'il considérait comme sa deuxième mère, mais il doit aussi vivre avec des parents et un frère accusés de meurtre prémédité. Tout ce poids sur les épaules d'un jeune adulte à peine sorti de l'adolescence.

* * *

Hier, la journée a commencé avec une vidéo montrant le témoignage du fils recueilli le 21 juillet 2009. Quelques heures plus tôt, la police s'était présentée au domicile des Shafia pour amener les trois enfants survivants au poste dans le but de les interroger.

Ils ignoraient que leurs parents et leur frère étaient soupçonnés de meurtre et qu'ils seraient arrêtés quelques heures plus tard.

L'interrogatoire a commencé vers minuit. Sous le feu nourri des questions d'un policier, le fils a expliqué que sa soeur Zainab s'était disputée avec son père en avril et qu'il avait levé la main sur elle. Elle avait ensuite pris la fuite.

Le fils a dit qu'il avait appelé le 911. Il était furieux contre son père. Ses soeurs et lui ont dit aux policiers qu'ils voulaient quitter la maison parce que leur père était «dangereux». «Si on retourne chez nous, il va nous faire du mal.»

Il a aussi raconté que son père les avait frappés une fois, ses deux soeurs et lui, parce qu'ils n'avaient pas respecté le couvre-feu. Ils étaient rentrés à 21h. Son père était en colère et il l'a giflé à quatre ou cinq reprises. Il a aussi giflé ses deux soeurs.

Ça, c'était le témoignage de l'adolescent de 15 ans recueilli en juillet 2009. Hier, les avocats des parents et du frère aîné ont repris les éléments incriminants. Et le fils, le fils sauveur, a corrigé sa version.

Il a dépeint son père comme un homme bon qui n'a jamais levé la main sur ses frères et soeurs ou sur lui, sauf la fois où il n'avait pas respecté le couvre-feu. Le fils a ajouté qu'il avait inquiété inutilement son père et qu'il l'avait provoqué en lui répondant. Il avait mérité d'être giflé.

L'école qui s'inquiétait pour les enfants Shafia maltraités par un père trop contrôlant? Sa soeur Sahar avait tout inventé pour que les professeurs les prennent en pitié.

«L'école n'osait pas appeler mes parents. On pouvait faire ce qu'on voulait, il n'y avait jamais de conséquences.»

Son père était libéral. Rien à voir avec l'homme contrôlant décrit par la Couronne. Les enfants étaient libres et les filles n'étaient surveillées ni par le père ni par le frère aîné. Et Rona, la deuxième femme? Elle n'a jamais été ostracisée, a répondu le fils.

L'ordinateur de la maison qui a montré qu'un membre de la famille avait visité des sites pour trouver des façons de commettre un meurtre? Là aussi, le fils avait une explication. En 2009, il avait des idées suicidaires, il avait donc surfé sur le Net pour trouver des moyens de mettre fin à ses jours.

« Et pourquoi des sites où il était question de meurtre et non de suicide? a demandé l'avocat.

Parce que je n'étais pas familier avec le terme suicide», a répondu le fils.

Bref, la thèse de la Couronne a été démolie morceau par morceau.

Aujourd'hui, la Couronne va contre-interroger le fils. Hier, le procureur a averti la Cour: le contre-interrogatoire sera long. On verra si la nouvelle version des faits présentée par le fils tiendra la route.

* Un ordre de cour nous interdit d'identifier les enfants survivants.