Un bric-à-brac de tentes collées les unes sur les autres, des fauteuils défoncés, une cuisine improvisée sous une bâche, des sans-abri qui boivent de la bière, des jeunes qui discutent ou jouent de la guitare. La foule des indignés est hétéroclite. Ils ont choisi le square Victoria avec soin. Autour, des édifices qui représentent la quintessence du capitalisme: des banques, le Centre de commerce mondial, la tour de la Bourse.

Michèle Ouimet LA PRESSE

Au début, les indignés voulaient protester contre les inégalités sociales, mais leur contestation a été «kidnappée» par les sans-abri qui ont vite compris qu'ils pouvaient s'installer dans le square. Pour eux, c'était le pactole: bouffe et vêtements chauds offerts gratuitement. Et aucun règlement, contrairement aux refuges où ils doivent prendre leurs repas à heure fixe, se coucher en même temps que tout le monde, se laver et ne pas fumer ou consommer.

Mardi, j'ai passé quelques heures au square Victoria. J'ai rencontré Steve et Michel, des sans-abri installés dans une tente depuis quelques jours. Steve vit dans la rue depuis cinq ans, Michel depuis deux ans. Ils buvaient une bière, peinards.

«On est mieux ici, on fait notre petit confort, a dit Steve qui caressait un chien. Dans les refuges, je peux pas boire ma bière. Moi, j'ai deux problématiques, l'alcool et le pot.

Il y a beaucoup de sans-abri ici?

Oui, a répondu Steve. Il y en a de plus en plus et aussi des psychiatrisés qui ont pas pris leurs médicaments.»

Un peu plus loin, Camille, Colin et Guillaume, élèves au cégep, rêvaient de bâtir un monde meilleur en faisant le ménage dans leur tente. Ils ont 17 et 18 ans. Ils sont là depuis le début.

Quand j'ai vu ce ramassis de tentes, cette faune éclatée, des jeunes qui côtoyaient des sans-abri, des paumés et des chiens, je me suis pincée. Suis-je au centre-ville de Montréal, à deux pas du très branché hôtel W?

Le square ressemble à un camp de réfugiés. Sauf que les camps de réfugiés sont mieux organisés. Les ONG distribuent de la nourriture et offrent des services médicaux. Au square Victoria, il n'y a rien. Ou si peu. Que des dons et des indignés qui essaient de mettre un semblant d'ordre, mais ils sont de plus en plus débordés par les sans-abri et les gens atteints de maladie mentale. Et le problème va grossir, car le mot court dans les rues de Montréal parmi les sans-abri: allez au square Victoria, la bouffe est gratuite!

C'est Greg Adams qui me l'a dit. Il s'occupe de la sécurité du camp la nuit. «Les sans-abri sont de plus en plus nombreux. Quand il y en a un qui s'énerve, on ne sait pas comment réagir. On ne connaît ni leur nom ni leur histoire. On a besoin d'aide et vite.»

Le mélange alcool, drogue et sans-abri n'est pas de bon augure. C'est un cocktail explosif. «C'est la consommation qui engendre la violence, et non les problèmes de santé mentale», m'a expliqué le Dr Olivier Palmer, psychiatre au CHUM et spécialiste de l'itinérance.

Et la Ville? Elle tolère. Elle ne veut pas chasser les squatteurs à coups de matraque. Par contre, elle impose des limites en interdisant la construction d'abris en bois qui permettraient aux indignés de passer l'hiver. Seules les tentes sont tolérées.

La Ville espère que le froid cassera la volonté des indignés. Sauf qu'il restera un noyau dur. Mercredi, ils ont d'ailleurs décidé de défier la Ville en continuant de construire des abris.

La Ville parle de liberté d'expression. J'en suis. Sauf que le square Victoria est en train de se transformer en refuge à ciel ouvert, abandonné à lui-même, en plein coeur du centre-ville. Du jamais vu. Tout est en place pour que la situation dégénère. On s'éloigne de plus en plus de la liberté d'expression. Par contre, on se rapproche dangereusement d'un dérapage.

La Ville joue avec le feu et elle se met la tête dans le sable si elle pense qu'elle va avoir les indignés à l'usure. Les sans-abri qui vivent dans la rue depuis des années et le noyau dur ne baisseront pas les bras.

La Ville devra agir, mais comment éviter les bavures? Pas évident. Le maire est pris, bien malgré lui, avec une petite bombe à retardement qui risque de lui exploser en plein visage.