Quand je suis descendue du taxi hier, vers 17h, au coin des rues Bleury et Sainte-Catherine, j'ai vu des manifestants courir vers l'ouest. Ils fuyaient la police, qui fonçait sur eux.

Michèle Ouimet LA PRESSE

Un policier s'est rué sur moi et m'a brutalement jetée par terre en hurlant. Il avait un casque, un bouclier, une matraque et une veste pare-balles. Moi, j'avais mon calepin de notes.

 

Tout s'est passé très vite. Je me suis relevée et j'ai regardé le policier droit dans les yeux en criant: «Hé! Mon tabarnak!»

Je le sais, j'aurais dû me taire. On n'insulte pas un policier survolté qui vient de vous jeter par terre et qui a une matraque longue comme ça dans la main, mais ça a été plus fort que moi. L'adrénaline.

On était environ 100, des manifestants, des badauds et deux journalistes. Les policiers nous ont pris en souricière. Ils tapaient sur leurs boucliers avec leurs matraques en criant: «Bouge! BOUGE!»

Mais nous ne pouvions pas bouger. Nous étions entassés les uns sur les autres. Peu importe, les policiers continuaient à taper sur leur bouclier en criant et en s'avançant vers nous.

Il faisait un temps magnifique, le ciel était bleu, d'un bleu qui annonce le printemps. Au-dessus des gratte-ciel, les hélicoptères bourdonnaient. Un peu plus loin, des autos bloquaient la rue. Un policier était posté sur le toit d'une camionnette, un fusil pointé sur nous. Un fusil qui peut lancer des balles de caoutchouc ou des gaz irritants.

Nous avions peur que les policiers nous frappent avec leurs matraques. L'atmosphère était à couper au couteau. Une jeune fille, cheveux verts en bataille, a insulté les «coches» en hurlant: «On n'a pas à se soumettre! On essaie de défendre notre honneur, ostie!»

Un foulard cachait le bas de son visage. Dix-neuf ans, réceptionniste de métier. Survoltée.

À côté, son amie, blouson de cuir, capuchon sur la tête, a crié: «Ils veulent nous tabasser!»

Un autre, un énorme anneau dans le nez, a beuglé: «On peut pas bouger, on est pognés, câlice!»

Les policiers se sont brusquement tus. Ils devaient être une quarantaine. Ils ont cessé de bouger, sourds aux insultes de la foule. Au bout d'une vingtaine de minutes, ils nous ont annoncé que nous étions en état d'arrestation.

Je suis restée coincée 45 minutes. Parmi la foule prise en souricière, il y avait plusieurs manifestants. La majorité, en fait. «Le noyau dur», m'a dit Ian Lafrenière, porte-parole de la police de Montréal.

Certains cachaient leur visage avec un foulard. Des jeunes: entre 15 et 25 ans. Élèves du secondaire ou du cégep. Ils dénonçaient la brutalité policière, mais ils ne disaient pas un mot sur les briques qu'ils avaient lancées sur les autos. Pas un mot, non plus, sur les pierres qu'ils avaient larguées sur les policiers ou balancées dans les vitrines des commerces. Ni sur le feu qu'ils avaient mis dans les poubelles.

Ils étaient jeunes. Tellement jeunes. Et idéalistes.

«Les policiers abusent de leur autorité ou plutôt de leur brutalité», a dénoncé l'un d'eux, 15 ans, élève du secondaire, cheveux blonds qui tombaient mollement sur les épaules, le contour des yeux orné de noir.

Mais il n'y avait pas que des anarchistes. Des badauds qui profitaient de ce petit dimanche de printemps se sont fait prendre dans la souricière. Un homme de 30 ans, cheveux courts, visage poupin, l'air égaré, n'en revenait pas de se retrouver coincé entre deux rangées de policiers armés de matraques.

- Ça me stresse, a-t-il dit. C'est pas mon milieu, ici.

- Et vous faites quoi, dans la vie?

- Comptable.

Plus loin, un homme et une femme, petit couple tranquille, qui magasinaient au centre-ville. L'air égaré, eux aussi. Ils n'avaient pas la dégaine anarchiste. Pourtant, ils ont été arrêtés. Un dimanche qui a mal tourné.

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Le plus impressionnant, dans toute cette histoire, c'est l'extrême nervosité des policiers qui chargent une foule et qui essaient ensuite de la contenir. J'ai passé 45 minutes à deux pieds d'eux. Je voyais l'adrénaline dans leurs yeux. Je ne leur faisais pas confiance. J'avais peur qu'ils se mettent à jouer de la matraque.

Le porte-parole de la police, Ian Lafrenière, m'a expliqué dans le menu détail la montée de la tension, le dérapage des manifestants, qui ont mis la main sur des briques, la stratégie de la police, qui a réussi à encercler le noyau dur au coin des rues Bleury et Sainte-Catherine.

Ça fait 13 ans que le Collectif opposé à la brutalité policière organise une manifestation, 13 ans que cela tourne au vinaigre et que les arrestations se multiplient.

Au moins 500 policiers ont été mobilisés pour essayer d'encadrer les manifestants. Dure tâche. Je comprends. Mais la police devrait calmer ses troupes quand elle sonne la charge, parce qu'il peut y avoir des comptables et des jeunes couples égarés au milieu de la foule.

Le droit de manifester fait partie de l'attirail de toute démocratie qui se respecte. Ces jeunes anarchistes ne veulent pas faire sauter la ville. Ils dénoncent la brutalité policière en foutant le bordel. Oui, il y a des dérapages, mais Montréal n'est pas Beyrouth. Alors on se calme.

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