C'est après avoir respiré malgré moi quelques bouffées de gaz lacrymogène au début des années 2000 que j'ai commencé à m'intéresser aux manifs.

Marie-Claude Lortie LA PRESSE

À ces environnementalistes qu'on avait vu couchés devant les camions des sociétés forestières à Clayoquot Sound par exemple, ou à ces altermondialistes assis dans la rue à Seattle, forçant l'annulation d'une grande rencontre de négociation de l'Organisation du commerce mondial. Le Sommet des Amériques s'en venait à Québec à grands pas. Même ici on commençait à entendre les mots Black Bloc et résistance citoyenne. L'internet venait d'alléger de façon spectaculaire les efforts de mobilisation populaire et Naomi Klein de publier No Logo.

L'heure était à la nouvelle obstruction populaire et à la redécouverte de Gandhi et des traités anarchistes.

Pour comprendre comment fonctionnaient ces groupes altermondialistes et anticapitalistes, je suis partie en mars 2001 participer à un camp de formation pour jeunes militants organisé par la Ruckus Society, un groupe californien. Comment occuper une usine, comment faire une chaîne humaine indestructible, comment grimper dans un immeuble pour y afficher une banderole, comment s'enchaîner à une clôture avec un cadenas de vélo au cou... On y montrait toutes sortes de techniques pour manifester, mais aussi pour organiser une action en commençant par les coups d'éclat et l'art de parler aux médias.

C'est là que j'ai appris que ces groupes militants de la grande gauche large, celle qui réunit autant les écolos que les anti-fourrure et anti-foie gras que les pourfendeurs des grandes banques et du capitalisme en général, avaient des processus décisionnels très différents de ceux auxquels on est habitué, de nos syndicats à nos assemblées de parents d'élève en passant par nos partis politiques.

Dans cette gauche-là, on fonctionne souvent par consensus, souvent par démocratie directe.

On est à mille lieues de nos systèmes parlementaires.

Chaque groupe a sa façon de faire mais généralement, on y fonctionne sur un mode hyperdémocratique, m'explique Francis Dupuis-Déri, professeur au département de sciences politiques de l'UQAM. Tout est constamment soumis au vote, tout le monde a droit de parole... L'idée de déléguer tout le pouvoir décisionnel aux leaders une fois une élection tenue ne tient pas. On élit des représentants qui sont mandatés pour parler au nom du groupe, s'il faut qu'il y ait interaction avec d'autres interlocuteurs. Mais tout doit toujours être ensuite revalidé par la base.

Le processus est long, pénible, insupportable quand on est pressé. Mais c'est ainsi que cela fonctionne. Et cette culture politique n'a pas commencé à Seattle, elle remonte à Mai 68 et même aux sources anarchistes du début du XXe siècle. «On est dans une logique totalement différente de celle du gouvernement, de notre logique», ajoute Diane Pacom, sociologue à l'Université d'Ottawa.

Si vous voulez comprendre comment fonctionnent les groupes étudiants qui sont en train de mettre le Québec à l'envers, c'est cette différence de culture politique qu'il faut essayer de cerner, admettre.

Quand le gouvernement condamne la CLASSE et ses porte-parole, en particulier, pour les actes violents des casseurs qui transforment les manifs pacifiques en rassemblements illégaux et violents, c'est l'ignorance ou le refus délibéré de reconnaître cette façon de fonctionner qu'il affiche.

On peut trouver la démocratie directe totalement insupportable. On peut trouver exaspérant cette idée de toujours tout faire approuver par tout le monde. On peut trouver inconcevable que les leaders étudiants ne soient pas capables d'arrêter les violences des Black Blocs et autres briseurs de fenêtres de banques et lanceurs de pierres aux policiers.

Reste que c'est ainsi que le mouvement fonctionne actuellement. Il faut donc trouver des façons réalistes et créatives, mais surtout différentes et efficaces, de parler à ces groupes étudiants de la génération post-68 et post-Seattle.

On n'est pas devant des syndicats, on n'est pas devant un parti politique, on n'est pas devant une foule qui suit le code Morin et qui veut reproduire les codes parlementaires. Au contraire. On est devant des jeunes qui trouvent qu'il faut plus de transparence partout.

Aussi, explique Jean-Pierre Couture, professeur adjoint en études politiques à l'Université d'Ottawa, on est devant une génération qui est beaucoup plus «réaliste» que celles qui l'ont précédée. «Réaliste dans le sens de realpolitik», ajoute Couture.

«Ces jeunes sont prêts à manger des coups s'il le faut.»

Donc non seulement les représentants étudiants n'ont pas de contrôle sur leur base parce que la démocratie directe ne leur donne pas ce statut hiérarchique, cette autorité, mais en plus, ils ont derrière eux des jeunes nouveau genre qui ne répondent pas comme leurs parents.

On est donc dans une culture politique inédite, sur un terrain mouvant et complexe, mais qu'il faut commencer à essayer de comprendre si on veut se sortir de ce dégât.