Des cris du coeur implorant le gouvernement conservateur de ne pas remettre en question le contrôle des armes à feu au Canada, j'en ai entendu beaucoup depuis que les troupes de Stephen Harper promettent de renverser la vapeur de tout le processus de protection lancé au lendemain du massacre de Polytechnique.

Marie-Claude Lortie LA PRESSE

J'ai vu des mères de victimes enjoindre aux politiques de ne pas affaiblir cet outil de prévention pour qu'il n'y ait pas d'autres morts, d'autres suicides, d'autres blessures graves. J'ai écouté des maris aussi, des frères, des amis. Toujours aussi bouleversant.

Mais le cri du coeur qui m'a le plus secouée la semaine dernière, quand les conservateurs ont annoncé officiellement leur intention de démanteler le registre des armes d'épaule et d'effacer toutes ses données, il est arrivé, par Twitter, d'une personne qui travaille à la centrale téléphonique du 911. «Je me sers tous les jours de ce registre», a lancé la dame, outrée qu'on veuille lui retirer cet outil.

Soudainement, ce programme intangible qu'on imagine comme un vaste et coûteux labyrinthe informatique a pris un sens très concret.

Celui de l'employé qui écoute au bout du fil un appel de détresse et se demande: «Est-ce qu'il y a une arme à feu pas loin de là?» Celui du policier qui prend le relais...

Avant d'être un enquiquinement pour les chasseurs et les collectionneurs, le registre des armes à feu que le gouvernement veut abolir est d'abord et avant tout un outil de prévention en sécurité publique.

Si on ne peut lire dans la tête des criminels qui vont se servir d'armes pour blesser ou tuer autrui, ou encore des personnes en détresse qui veulent s'enlever la vie, savoir où sont les armes et qui en possède est déjà un premier pas.

Oui, mais ce registre coûte trop cher, dites-vous?

S'il vous plaît, ne me parlez pas du prix.

Ce registre a coûté cher à construire. Beaucoup trop. Mais c'est terminé.

Aujourd'hui, il existe et sa gestion annuelle n'a rien d'extravagant: entre 2 et 4 millions par année, alors que, selon des documents obtenus par la CBC, la décision du gouvernement conservateur, il y a quelques années, de lever les frais d'enregistrement a coûté aux contribuables 15 millions en perte de revenus rien qu'en 2009.

On ne démolit pas un ordinateur, une scie électrique ou un marteau parce qu'il nous a coûté trop cher. On apprend à s'en servir le mieux possible et à en tirer parti efficacement.

Ce que fait la police d'ailleurs, en le consultant quotidiennement des milliers de fois dans tout le pays.

Mais ai-je vraiment besoin de répéter tout cela?

Au Québec, l'Assemblée nationale s'est prononcée jeudi dernier unanimement contre l'abolition du registre et en faveur du rapatriement des données.

Bravo.

Dire que la province n'a jamais adhéré à l'allergie conservatrice pour les mesures visant à encadrer la présence des armes à feu au Canada est un euphémisme. Sinon, pourquoi aurait-elle appuyé pendant tant d'années le Bloc québécois, un des partis les plus pro-contrôle des armes, avec les libéraux? Et pourquoi n'aurait-elle élu que cinq députés du Parti conservateur?

La province tient à cette liste et si on se fie à la jurisprudence, elle peut en revendiquer la gestion.

Dans un jugement rendu en juin 2000, la Cour suprême a en effet déclaré que le contrôle des armes faisait partie de ces domaines partagés qui peuvent relever à la fois du gouvernement provincial et du fédéral. Répondant à l'Alberta qui souhaitait voir l'enregistrement et l'émission de permis d'utilisation d'armes être une juridiction uniquement provinciale, la Cour a dit essentiellement «Non, ce n'est pas seulement aux provinces.»

Le Québec peut donc aller de l'avant. Ce dernier recours sera peut-être ardu, mais cela doit être fait, même si l'asymétrie n'est probablement pas souhaitable, car on imagine déjà les acrobaties interprovinciales...

Peu importe. Allons-y. Quoi qu'il en soit.

Le registre est loin d'être simplement une liste inutile et compliquée comme le disent ses détracteurs. Il fait partie d'un effort pour faire du Canada un pays qui n'est pas comme les États-Unis, où posséder une arme est un droit, avec les conséquences que l'on connaît. Devenons l'oasis nord-américaine qui fera exception. Pour ceux qui ne veulent pas d'une culture pro-armes, cela semble aujourd'hui la meilleure pour ne pas dire la seule option.