«Il faut être deux pour danser le tango», me lance l'architecte danois Bo Christiansen, à qui je viens de demander de m'expliquer pourquoi le Danemark est si ouvert à l'idée d'investir dans des projets architecturaux très actuels, très innovateurs. «Il faut que les clients et les architectes partagent les mêmes valeurs...»

Publié le 9 déc. 2010
Marie-Claude Lortie LA PRESSE

J'aurais pu arrêter la conversation juste là.

Mon but, en faisant ce reportage à Copenhague (Danemark) et à Malmö (Suède), publié samedi dernier, était d'essayer de comprendre ce qui permet à des villes plus petites que Montréal d'investir dans de grands projets résidentiels et institutionnels réellement allumés, créatifs, d'avant-garde, engendrant un intérêt mondial. Comme le faisait Montréal dans les années 50 et 60.

Et voilà. La réponse était trouvée.

À Montréal, on a arrêté de danser le tango quelque part dans les années 60. Ou était-ce en construisant le Stade olympique?

Aujourd'hui, on a d'un côté des clients - des promoteurs immobiliers et des gouvernements - qui veulent construire pas cher pas cher pas cher. Et une population qui, souvent, les encourage les yeux fermés.

Et, de l'autre côté, il y a les architectes qui aimeraient qu'on pense à autre chose que toujours le prix. Qui aimeraient qu'on parle de fonction, d'innovation, de qualité...

Un gouffre les sépare. Aucun tango possible. À peine un set, carré comme un Réno Dépôt.

Au Danemark, l'importance de construire à partir d'idées de qualité, d'innover, de trouver de nouvelles réponses aux défis de la vie en ville fait consensus.

Ici, c'est la nécessité que rien ne coûte cher.

L'architecture?

Une lubie d'élites...

«La culture architecturale est beaucoup plus enracinée là-bas et partagée avec la société en général», m'explique Gary Conrath, d'Indesign, un architecte d'ici qui ne fait pourtant pas dans l'intellectualisme outrancier. Il construit des commerces. Des grandes surfaces, plus précisément.

Mais il met aussi sur pied des expositions. Pour aider à diffuser un peu d'information sur l'architecture. Pour éduquer, partager, expliquer... «Ici, dit-il, il faut absolument travailler à améliorer la communication entre les architectes et la population.»

Dans les années 50 et 60, le Québec n'était pas comme ça. Quand on a construit l'Expo, quand Ieoh Ming Pei a conçu la Place Ville-Marie, quand Mies Van Der Rohe a dessiné Westmount Square, on valorisait les constructions d'avant-garde et de qualité.

Que s'est-il passé?

«Dans les années 60, l'architecture n'était pas considérée comme un bien de consommation comme maintenant», dit M. Conrath. «Ici, maintenant, on est dans la vitesse. On construit des commerces qui sont conçus pour durer cinq ans. C'est impressionnant ce que les architectes réussissent quand même à faire dans ces conditions...»

* * *

L'autre différence entre la Scandinavie et ici, c'est la culture du leadership contre celle du compromis, ajoute M. Conrath. Là-bas, on accepte de confier les projets à des leaders et de leur faire confiance. Jamais on ne verrait, par exemple, des incidents comme ce qui s'est passé autour de l'installation de l'Atelier In Situ dans le rond-point à l'entrée de l'Île-des-Soeurs. Aux dernières nouvelles, le projet critiqué par certains individus ne sera pas démantelé comme l'avait évoqué par le maire. Mais on est passé proche d'un désaveu typiquement montréalais. L'avant-garde secoue? On plie. On recule. On cède aux amateurs de conventionnel. Pas très scandinave. Pas très ouvert à l'avancement des idées, au bouleversement du train-train.

En Scandinavie, quand on n'est pas d'accord avec une idée, on l'exprime - non, tout le monde n'était pas ravi, et ne l'est toujours pas, par le projet de tour torsadée de Malmö ou la très chère salle de concert de Jean Nouvel à Copenhague -, mais on ne remet pas en question la valeur et l'importance de la créativité qui y a mené. De la démarche intellectuelle.

Oh, et on fait confiance aussi aux gestionnaires.

Corruption?

Personne ne dit qu'il n'y en a jamais, nulle part. Mais «nous vivons dans une culture de confiance, explique M. Christiansen. Nous ne remettons pas en question les prix. On accepte.» Si la note est élevée, on ne pense pas graissage de patte ou marges gonflées. On comprend que la qualité se paie et qu'elle permet aux choses de durer toujours.

Des panneaux de verre qui tombent d'une bibliothèque majeure parce qu'il a fallu économiser sur les matériaux? Pas le genre de problème qu'on rencontre quand on est prêt à investir le prix qu'il faut. Car on se dit que réparer et réparer et refaire finit toujours par coûter très cher. Et par gâcher la sauce.