Imaginez-vous dans un centre commercial, par un samedi brun de novembre. De la mauvaise musique en conserve joue en trame sonore. La cuisine de la «foire alimentaire» où vous êtes arrêté est aussi inintéressante. Dénaturée. Sans saveur. Et puis. Et puis une dame qui a l'air de parler au cellulaire se met à chanter le Messie de Handel, suivie d'un autre gars, un mal rasé en kangourou. Suivent toute une bande de gens qui ont l'air déconnecté mais, en fait, finit-on par comprendre, font tous partie d'une chorale. La chorale de Niagara. Et tous sont en train de chanter le Messie de Handel entre Arbys, A&W, les tables en mélamine et sous les néons...

Marie-Claude Lortie LA PRESSE

Cette scène, vous pouvez la voir aisément en allant sur YouTube. La vidéo virale de cet événement circule allègrement depuis sa mise en ligne, il y a quelques jours. Je suis tombée sur elle car un lecteur m'a envoyé le lien. Et je suis tombée sur le dos en la regardant.

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Le 13 novembre, pendant que des milliers et des milliers de gens s'apprêtaient à aller faire leurs premières courses de Noël beiges, dans des centres commerciaux beiges, portés par un esprit des Fêtes beige, dans une foire alimentaire de Welland, près de Niagara, on chantait Handel.

La chorale de Niagara n'est certainement pas la seule à faire ce genre d'exercice, appelé couramment flash mob ou «mobilisation éclair» en français. Jennifer Blaikeley, de Alphabet Photography, qui a organisé l'événement pour en faire une carte de Noël vidéo pour ses clients, en avait vu de toutes sortes sur le web. Mais jamais elle ne croyait vivre un moment aussi magique. «Au début, les gens avaient l'air vraiment surpris et je crois que plusieurs devaient penser que la première chanteuse, Stephanie, était un peu folle. Quand ça s'est terminé, plusieurs étaient en larmes.»

Voilà maintenant une dizaine d'années que ces flash mobsse multiplient et que, de Pampelune à Liverpool, en passant par Valence, Milwaukee et Montréal, on danse, on chante en public, on surprend tout le monde et on illumine ainsi le gris d'un jeudi ou d'un petit mardi. Baladez-vous sur YouTube, vous trouverez des événements de toutes les sortes, notamment une grande chorégraphie enjouée à la gare d'Anvers, dansée sur une chanson de La Mélodie du bonheur, et une comédie musicale dans un centre commercial à Los Angeles.

Ceux qui ont regardé la très populaire émission américaine Modern Family la semaine dernière ont vu le concept intégré au scénario. Maintenant il touche clairement le grand public. Loin est l'époque où le phénomène était réservé aux initiés.

Quand l'internet et les textos sur cellulaire ont permis techniquement le réseautage rapide, essentiel à ce type d'action collective-surprise planifiée, toutes sortes de manifestations ont commencé à poindre, du plus politique au plus poétique, des rassemblements de la Révolution orange, en Biélorussie, à une gigantesque bataille d'oreillers sur le square Dorchester à Montréal.

Aux États-Unis, on accorde souvent à l'organisme Improv Everywhere, lancé en 2001, la naissance de ces «missions» sans autre but apparent qu'apporter joie et émerveillement. On pense notamment à une intervention à la gare centrale de New York où environ 200 personnes se sont immobilisées, figées, pendant cinq minutes, devant le regard des autres passants ahuris. Séances de shopping au ralenti chez Home Depot et balades en métro en caleçon font aussi partie de la longue liste de folles activités du groupe.

À travers tout cela, les interventions artistiques ont commencé elles aussi à utiliser le format. L'art de la rue, qui a toujours existé, avait de nouveaux outils pour coordonner ses acteurs. Et l'idée d'investir de façon surprise la place publique est revenue en force. Cela a donné, notamment, la chorale de Noël de Niagara mais aussi cette action organisée par l'Atelier lyrique de l'Opéra de Montréal, en septembre dernier, au marché Jean-Talon. Là encore, allez sur YouTube voir les visages des clients du marché, qui ne s'y attendent aucunement et entendent soudainement l'air le plus célèbre de La Traviata, «Brindisi», chanté par un étudiant en art lyrique, juste à côté d'eux, entre les poireaux et les tomates...

«On a organisé ça dans un esprit de démocratisation et de sensibilisation à l'art», explique Michel Beaulac, directeur artistique de l'Opéra. Ce qu'on voulait, c'est que les gens sachent que l'Opéra, c'est leur opéra, qu'il leur est accessible, que les portes sont ouvertes à tous et qu'on n'a pas besoin d'un bac en musique pour apprécier.»

Car s'il est facile de voir comment on peut installer une oeuvre d'art devant un immeuble ou comment on peut peinturer un échangeur de toutes sortes de couleurs, parfois on oublie à quel point l'art peut descendre dans la rue et transformer la ville avec des moments de beauté. Bref, en la faisant vivre autrement. Surtout quand l'espace choisi est inattendu. Surtout quand l'espace choisi est à mille lieues des terreaux traditionnels de créativité. Comme un centre commercial.

«Montréal mérite un Opéra», m'expliquait Michel Beaulac, qui en a fait un slogan. Montréal mérite aussi encore plus de mobilisations éclair qui transforment si joliment et doucement la ville, un instant à la fois.