Je «fais la fine gueule», trouve Michel Leblanc, président de la chambre de commerce du Montréal métropolitain.

Marie-Claude Lortie LA PRESSE

Je fais la fine gueule parce que, comme plusieurs autres, je crois que le nouveau projet immobilier de Devimco pour le «District Griffin» n'a rien d'allumé ni de remarquable. Et que ce secteur historique fort intéressant de Montréal - les abords du canal de Lachine, tout près du centre-ville - mérite mieux. Je fais la fine gueule parce que j'ai même osé rêver, dans un article paru mardi dernier, d'un projet assez pertinent et créatif côté architecture et urbanisme, pour que les visiteurs en reviennent aussi épatés que nous lorsque nous revenons de Copenhague ou Barcelone...

Interviewé mardi dernier par René Homier-Roy à Radio-Canada, qui citait mes objections au projet, M. Leblanc a déclaré que ce qui était bon pour Montréal, c'était d'abord et avant tout d'avoir un tel projet d'investissement immobilier. Un investissement de 475 millions qui montre, selon lui, qu'ici, on bouge.

De tels gros sous, apparemment, envoient un message. Peu importe, a-t-il expliqué, que le projet ne soit «peut-être pas le plus inspirant».

Surtout, a aussi affirmé le président de la chambre de commerce, que les bons projets - apparemment ceux appréciés des fines gueules - coûtent trop, selon lui, pour nos moyens.

Donc, si je comprends bien, le mot d'ordre est: avançons quoi qu'il en soit avec des projets ordinaires, pas trop chers. C'est mieux que rien.

Pensez-vous que Montréal aurait la Place Ville-Marie, le métro, la Place des Arts, les îles Notre-Dame et Sainte-Hélène, la Place Bonaventure, Habitat 67 si on avait toujours pensé ainsi? Pensez-vous que l'Expo serait venue ici en 1967, que les Jeux olympiques auraient gonflé à bloc l'ego de notre ville en 1976, si on avait toujours vu notre développement comme ça?

Au fait, quand, au juste, la ville de Montréal a-t-elle cessé de rêver? Quand a-t-elle arrêté de trouver qu'elle méritait mieux que des projets ordinaires pas trop chers?

C'est quoi, c'est la surfacturation du stade Taillibert qui nous a traumatisés à vie? Peut-on en revenir?

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La question n'est pas «a-t-on les moyens de se développer comme Bilbao, Barcelone ou Malmö» et de faire les «fines gueules», mais plutôt peut-on se permettre de continuer à se développer avec une mentalité de magasin à 1$.

Peut-on progresser réellement à long terme en voulant toujours moins cher, sans trop d'exigences côté urbanisme et architecture? Peut-on s'offrir le luxe, autant du point de vue humain qu'historique, voire économique, de laisser le lotissement d'un morceau important du centre de Montréal à des promoteurs dont la feuille de route ne montre en rien un attachement à la ville et aux enjeux urbains, mais ressemble plutôt à une sorte d'ode à la banlieue et aux centres commerciaux?

Lu dans le communiqué de presse: «Depuis ses débuts, Devimco a développé plus de 1,4 million de mètres carrés au Québec. Ses principaux projets sont le Quartier DIX30 à Brossard, le Méga-Centre Notre-Dame à Laval, le Méga-Centre Lebourgneuf à Québec, ainsi que le Carrefour Champêtre à Bromont.»

Et le constructeur? Lu aussi dans le communiqué de presse: «Établi à Laval, Groupe Cholette est un promoteur immobilier qui se spécialise dans les marchés du condominium, de la maison de ville, du semi-détaché et de l'unifamiliale. Avec un chiffre d'affaires de près de 100 M$, Groupe Cholette déploie la majeure partie de ses activités sur la Rive-Sud, la Rive-Nord, Montréal, Laval, les Laurentides et l'Estrie.»

Comment sommes-nous censés croire, où nous fait-on la démonstration que ces participants aux projets, ainsi que leurs architectes - à qui on doit aussi bon nombre de supermarchés et de centres commerciaux -, ont fait leurs preuves dans la construction spécialisée pour milieux urbains complexes? Car on parle d'une trame existante importante - le canal, les viaducs et voies ferroviaires suspendues, les axes de circulation citadine - et d'immeubles patrimoniaux à intégrer à de nouvelles constructions qui répondent aux exigences et aux rêves de la collectivité, ce qui inclut évidemment qu'elles soient écologiquement et socialement pertinentes et durables.

Oui, le promoteur investit 475 millions dans le projet. Mais ce projet, tel quel, enrichit-il Montréal?

Quelque part depuis 34 ans, entre le stade Taillibert, les récessions et l'exode d'une certaine richesse de Montréal vers Toronto, nous avons non seulement perdu l'envie de rêver, mais aussi la conviction qu'on a le droit de demander plus. D'être exigeant.

Il faut qu'on recommence à poser des questions, à discuter d'architecture et d'urbanisme, à s'affirmer. Sinon, notre ville va continuer de se construire n'importe comment, en silence.