«On va aller voir ça au poste no 1», me dit la jeune femme, gentiment, en regardant mes documents et en montrant un bureau. Dans son ton, on trouve ce petit «ça ne fera pas mal» généralement insinué par les infirmières à seringues ou les hygiénistes dentaires dont la première tâche est de mettre le client en confiance malgré l'évidence de la douleur à venir.

Marie-Claude Lortie LA PRESSE

Le hic, c'est que je ne suis ni chez le radiologue ni chez le vétérinaire, mais au bureau de l'Agence des services frontaliers du Canada. Je ne suis donc pas là pour me faire accueillir avec des gants en latex et une attitude paternaliste, mais pour entreprendre une transaction purement commerciale: acquitter taxes et droits divers sur les bouteilles de vin que j'ai choisi de rapporter au pays de façon totalement transparente. Comme c'est mon habitude, j'ai tout dit d'entrée de jeu à la première douanière en arrivant au Canada. «Je dépasse mon quota de vin pour l'exemption - à deux, on a huit bouteilles au lieu de quatre -, je paie où?»

Comme d'habitude, je pense, à tort, être traitée comme une adulte normale qui vient régler une facture. Je m'attends à quelque chose comme: «O.K., ça va monter à tant parce que vous dépassez l'exemption de tant. Oui, on prend les cartes de crédit, mais pas les chèques, merci, bonsoir. Bienvenue chez vous.»

Sauf que, une fois de plus, ce n'est pas ce qui arrive. Apparemment, dans la tête de l'Agence des services frontaliers du Canada, la catégorie de citoyens dont je pense faire partie - les dépasseurs d'exemption honnêtes qui ont juste envie de payer et de rentrer à la maison - n'existe pas. Le dépasseur doit être gardé à l'oeil. Le dépasseur est flou.

La déclaration du dépassement des exemptions amène en effet automatiquement ce que les services douaniers appellent «l'inspection secondaire». On contre-examine. On serre les contrôles. Paradoxalement, la transparence du voyageur augmente les vérifications...

Donc, dès que j'arrive au fameux bureau no 1, la fouille et les questions commencent. «Quoi d'autre avez-vous acheté?» «Donnez-moi vos papiers.» (La douanière les gardera jusqu'à la toute fin du processus.) «On va devoir ouvrir tous les sacs.» «Avez-vous de la viande?» «D'où revenez-vous?» «Étiez-vous chez des amis ou de la famille?»

Avec son arme à la ceinture et son gilet pare-balles, l'agente a l'air d'une policière. «Haha! semble dire son regard de fine enquêteuse. Vous ne m'avez pas eu avec votre look déglingué, vos valises trop ventrues et tous les toutous. Je sais qu'il y a quelque chose de louche dans ce sac d'école Hello Kitty et sous ces paquets de spaghetti!»

Les recherches continuent donc, minutieuses, précises. Et nous on attend, sans passeport. Et surtout, sans savoir pourquoi, en si peu de temps, notre simple soumission aux règles douanières les plus élémentaires s'est retournée contre nous.

Ce n'est pas la première fois qu'une telle chose m'arrive, autant à l'aéroport qu'à la douane terrestre, et tout le monde que je connais semble avoir connu des moments semblables. Plusieurs personnes, au cours des années, m'ont d'ailleurs recommandé leur solution: laisser tomber et ne rien déclarer. Plus simple. Sauf qu'encore hier, un porte-parole de l'Agence m'a rappelé que les amendes sont salées quand on essaie de cacher de la marchandise sans payer les droits. Il peut même y avoir poursuite criminelle. Alors, non merci. Pas une bouteille de Médoc ou de Sagrantino qui ne mérite ça.

Sauf que le processus demeure absurde, long, pénible, voire un peu humiliant.

Et, surtout, injustifié.

Quelle est cette équation entre la déclaration de dépassement d'exemption et ce besoin d'une «inspection secondaire»?

«Vous devriez voir ce que les gens nous cachent», nous a lancé la douanière du poste no 1, les mains gantées plongées entre les tubes de crème solaire et les shorts mille fois portés, à la recherche d'un furtif merlot 2006.

Je la crois. Je suis sûre que toutes sortes de gens cachent toutes sortes de choses. Mais où trouve-t-on le plus ces cachottiers? Chez ceux qui disent n'avoir dépassé aucune exemption et qui passent les douanes les doigts dans le nez? Ou chez ceux qui font une déclaration volontaire?

Les transparents ne devraient-ils pas être présumés honnêtes?

Selon Dominique McNeely, porte-parole de l'Agence au Québec, j'ai apparemment été malchanceuse. Hier, en entrevue, il m'a assurée que le fait de déclarer un dépassement de l'exemption n'entraîne pas nécessairement la fouille. Sauf que, a-t-il fini par admettre, il y a nécessairement cette «inspection secondaire».

«On vérifie la marchandise déclarée», m'a-t-il expliqué.

Très bien. Sauf que cette vérification n'a pas à devenir musclée. Pourquoi, par exemple, ne pas laisser le voyageur montrer lui-même au douanier la marchandise en question, avec facture, sans tout le chichi ganté et policé? L'opération, d'ailleurs, serait sûrement plus rapide et efficace et moins coûteuse.

Et puis, finalement, tant qu'à y être, même si ce n'est pas du ressort de l'Agence mais du législateur, pourquoi cette limite sur l'alcool, ridiculement basse, qui oblige nos agents de douane à passer un temps fou à soulever camisoles et caleçons à la recherche de bouteilles de vin? N'ont-ils pas de la drogue à saisir et des terroristes à intercepter?