Savez-vous quoi: je pense que je suis contre l'avortement.

Marie-Claude Lortie LA PRESSE

Je trouve qu'il y en a trop, que c'est une procédure dont on devrait pouvoir se passer. Je trouve cela terrible et terrifiant. Et oui, le geste, immense, est à mon humble avis parfois banalisé.

D'une certaine improbable façon, je pourrais donc être d'accord avec la démarche des milliers de personnes qui se sont rendues à Ottawa jeudi pour exprimer leur désarroi face à cette réalité, dans le cadre d'une manifestation que je refuserai, toutefois, d'appeler pro-vie.

 

Car en fait, je n'appuie aucunement ces gens. Et pas seulement parce que la délégation québécoise était pilotée notamment par le cardinal Marc Ouellet, dont l'Église catholique, me semble-t-il, n'a pas exactement de leçon à donner par les temps qui courent.

Non, si je suis en total et profond désaccord avec ce mouvement, c'est parce qu'il n'est pas tant contre l'avortement que pour la criminalisation des interruptions volontaires de grossesse. Ces deux positions sont bien différentes. Voire contradictoires.

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Le recours à l'interruption volontaire de grossesse (IVG) fait partie, tragiquement, de la réalité de la vie. Depuis toujours.

L'Histoire a montré, d'histoire d'horreur en histoire de boucherie, siècle après siècle, dans toutes les cultures, qu'on ne peut pas réellement l'interdire. On peut uniquement rendre l'IVG illégale et donc reléguer à la clandestinité les personnes qui y ont recours ou qui la pratiquent, avec toute l'insalubrité et le danger pour la survie des femmes que cela signifie.

Car, répétons-le puisque certains, apparemment, refusent de l'entendre: quand l'IVG est interdite, les femmes se font quand même avorter dans des environnements non médicaux. Ou alors essaient de s'avorter elles-mêmes. Les histoires d'horreur qui s'ensuivent n'ont plus à être décrites. Péritonites, septicémies, hémorragies... Et la mort est, encore aujourd'hui, trop souvent au rendez-vous.

Si ceux qui se disent pour la vie - comme si on ne l'était pas tous, mais bon... - étaient vraiment sérieux, ils laisseraient tomber le militantisme pour rendre illégale la version sécuritaire d'une réalité millénaire incontournable. Et ils déploieraient leurs énergies autrement.

Leur marche vers Ottawa, jeudi, avait donc quelque chose de totalement anachronique.

En 2010, s'ils veulent vraiment militer contre l'avortement, ils devraient plutôt trouver les failles qui font qu'il y a encore tant d'IVG. Et travailler là-dessus pour diminuer les statistiques.

Car même si les chiffres sont actuellement à la baisse au Québec, ils continuent d'être indûment élevés. Plus de 30 avortements pour chaque tranche de 100 naissances en 2008, c'est trop. En 2002, on est même monté à 40. Comment expliquer que tant de femmes aient recours à ce geste extrême alors que la contraception est aisément accessible et a fait des progrès immenses de convivialité depuis l'arrivée de «la pilule» il y a 50 ans?

Voilà la vraie question à poser.

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Le vrai militantisme doit donc se faire ailleurs. Pourquoi pas dans le financement et le lobbyisme pour la mise en place de programmes en tous genres (à l'école, dans les CLSC, dans les organisations de jeunes ou alors pour appuyer les familles) réellement adaptés qui éduqueraient les ados et les jeunes adultes au sujet du sexe et de la contraception?

Évidemment, direz-vous, la mouvance catho anti-choix ne pourrait pas adhérer à une telle initiative vu les positions de l'Église au sujet du contrôle des naissances. C'est vrai...

Mais les catholiques d'ici sont-ils totalement hypnotisés par le Vatican ou sont-ils capables d'un peu de pensée indépendante sur le terrain?

Comme l'a si brillamment et éloquemment illustré la fille de Sarah Palin, Bristol, et comme le montrent les statistiques qui ont suivi la mise en place des mesures pro-abstinence de l'ancien président Bush, espérer que les ados et jeunes adultes qui ne sont pas prêts à avoir des enfants disent non au sexe ne fonctionne pas. Donc il faut réfléchir à ce manque de cohérence. Veut-on continuer de rêver à un monde qui n'existe pas, où les jeunes qui ont les hormones au plafond adoptent le platonisme? Ou veut-on agir sur le terrain pour que cette réalité mène le moins possible à des conceptions accidentelles?

L'autre problème du militantisme anti-choix, c'est que, en menaçant un acquis crucial, il oblige un braquage des positions. Il empêche la nuance. Il consolide le mouvement pro-choix et condamne au silence ceux et celles, parmi ces partisans de la liberté individuelle, qui aimeraient dire «oui, mais...». Qui aimeraient, par exemple, qu'on parle plus ouvertement des retombées émotives des IVG, des marques qu'elles laissent au coeur. Des gens qui aimeraient aussi, sans qu'on la remette en question, qu'on analyse l'impact et l'utilisation de cette liberté acquise il y a un peu plus de 20 ans, à la suite de l'arrêt Morgentaler.

Heureusement, le premier ministre Harper a dit à la suite de la manifestation de jeudi qu'il n'entendait pas rouvrir le dossier de l'avortement. Mais de nombreux députés de son caucus aimeraient vivement que la criminalisation revienne par la porte arrière. Toutes sortes de projets de loi privés vont en ce sens.

Dommage. Car tant que ces militants seront à l'oeuvre, les vrais débats sur le recours à l'IVG ne pourront pas avoir lieu.