Je ne sais pas s'il reste encore quelqu'un pour s'en étonner, mais le débat sur les accommodements raisonnables reprend.

Mis à jour le 10 févr. 2010
Marie-Claude Lortie LA PRESSE

On dirait un feu où il restait encore quelques tisons et qui, avec un peu de vent d'hiver et quelques poumons pour souffler assez fortement, s'en est retrouvé tout ragaillardi.

 

«Inquiets quant à la direction que prend le débat sur l'identité et le vivre-ensemble au Québec», 12 universitaires de différents horizons, de la sociologie au droit en passant par les sciences politiques et la philosophie, signent en effet cette semaine le Manifeste pour un Québec pluraliste. Et relancent la discussion.

On y parle de religion, de diversité, de tolérance, d'ouverture, de laïcité, d'égalité, de pluralisme, évidemment, et de tous ces thèmes qui ont marqué les discussions de la commission Bouchard-Taylor. Plusieurs des instigateurs du projet ont d'ailleurs travaillé à la Commission.

Le document est sur le site www.pourunquebecpluraliste.org. On peut même le signer si on est d'accord.

Et, chose certaine, on peut en parler.

C'est le but de l'opération. Reprendre la discussion publique sur l'inclusion et le respect de la différence ou, du moins, la remettre sur les rails que les signataires estiment être les bons.

Signerez-vous ce document? Moi, je ne crois pas. Pas parce que je suis en profond désaccord avec ce que ces gens pensent. Je l'aime bien, leur message de tolérance, leur objectif antiraciste car, pour paraphraser le chanteur Helmut Fritz, le rejet, moi aussi ça m'éneeeeeeerve.

Mais je ne le signerai pas parce que je garde ma signature pour ceux et celles qui écriront le manifeste que j'attends vraiment. Celui qui exigera qu'on cesse de parler d'accommodements raisonnables et qu'on parle plutôt réellement, totalement et sérieusement, avec des philosophes et des politologues mais aussi des psychologues et des travailleurs sociaux, et peut-être même quelques féministes un coup parti, de ce qui devrait être au coeur de ces discussions mais ne l'est jamais vraiment: la collision frontale entre la liberté de religion et l'égalité hommes-femmes.

Car selon moi, l'essence même de la discussion sur les accommodements raisonnables, elle est là. Et pas tant dans les grands thèmes abordés par le manifeste.

Pensez-y. À part l'affaire du kirpan, quels sont les accommodements qui ont fait couler le plus d'encre? Vitres givrées du Y de l'avenue du Parc, cours prénataux, RAMQ, SAAQ... Chaque fois qu'il y a eu de gros remous, c'était parce qu'il était question d'hommes et de femmes et de traitements différents. Les accommodements qui ont fait bondir, qui ont mis mal à l'aise, sont ceux touchant l'idée que l'on puisse, pour des motifs religieux, remettre en question l'égalité entre les hommes et les femmes et la neutralité de l'État et des organismes face au genre.

Ce sont ces accommodements qui ont secoué les vieux fantômes de la Révolution tranquille, inquiétantes poussières ensoutanées rappelant l'époque où les femmes étaient soumises à l'Église et à leurs maris. Ce sont ces accommodements qui ont fait dire à plus d'un et plus d'une, à la commission Bouchard-Taylor, qu'il ne fallait pas revenir en arrière.

Le grand débat public sur les accommodements raisonnables est devenu un débat de société sur l'identité. Mais aurait-on dû le laisser s'élargir ainsi? Pourquoi n'a-t-on pas vu le noeud du problème, ce noeud à défaire avant que toute la balle de laine ne se défasse et se coince, solidement, dans toutes sortes d'engrenages nationalistes et politiques?

Si on avait réduit la conversation à la question «comment intégrer la différence religieuse sans que jamais ne soit remis en question le principe fondamental d'égalité», peut-être se serait-on moins éparpillés, et peut-être aurait-on crevé l'abcès qui permet, aujourd'hui, aux intolérances de se camoufler derrière des considérations égalitaires.

Car il ne faut pas se leurrer. Ceux qui se disent inquiets par le sexisme qu'ils voient dans les demandes d'accommodements raisonnables ne sont pas tous profondément voués à l'égalité.

De l'intolérance, il y en a. Les signataires du manifeste ont tout à fait raison de s'en inquiéter. Et ils n'ont pas tort de penser que les vraies motivations dans ce débat ne sont pas toujours exprimées.

Reste, quand même, qu'il y a une bonne tranche de citoyens de bonne foi, ouverts, tolérants, que je caricaturerais en disant qu'ils se fichent de la couleur de la peau ou de la religion de leurs voisins tant que ceux-ci parlent un tant soit peu le français et qui sont mal à l'aise lorsqu'ils constatent encore en 2010 des expressions publiques de l'archaïsme des religions.

Et cela s'applique à toutes les religions, que ce soit à l'islam et la burqa, à l'Église catholique qui excommunie des médecins parce qu'ils ont avorté une victime d'inceste de 9 ans et à un pape qui, encore la semaine dernière, reprochait au gouvernement britannique sa politique de non-discrimination sur l'orientation sexuelle.

Dans le Québec post-Révolution tranquille, dans le Québec moderne où la religion n'occupe pas la place qu'elle occupe aux États-Unis et même dans le reste du Canada, on tient au progrès social que notre laïcité a permis.

Et ce progrès social n'est pas en conflit avec l'ouverture et la tolérance. Au contraire. Mais il est parfois compliqué de les concilier.

Et dans cette réflexion, tous ces universitaires du manifeste pourraient sûrement nous aider.

Peut-on donc mettre de côté les discussions touchant à l'identité, qui ont amplement eu voix au chapitre, et parler maintenant plutôt, uniquement, essentiellement, d'égalité?

Pour joindre notre chroniqueuse: mlortie@lapresse.ca