Au lendemain de la tragédie de Columbine, au Colorado, une tuerie en milieu scolaire du même type que ce qui s'est passé en Allemagne mercredi, les Services secrets et le département de l'Éducation américains ont décidé de chercher s'il n'y avait pas des points en commun et surtout des signaux avant-coureurs typiques à tous ces massacres.

Marie-Claude Lortie LA PRESSE

Pour ce faire, les deux organismes ont fait analyser en profondeur 37 incidents de violence scolaire survenus aux États-Unis entre 1974 et 2000.

 

Et en regardant tous ces événements, les chercheurs ont effectivement trouvé toutes sortes de similarités.

Ils ont remarqué que ces tueries n'étaient pratiquement jamais des actes impulsifs. Elles sont planifiées. Aussi, si les tueurs n'ont pas de profil spécifique, on peut quand même leur trouver certaines caractéristiques communes: ce sont souvent des dépressifs qui ont de la difficulté à entrer en contact avec les adultes et à faire face aux échecs personnels et qui se sont souvent sentis méprisés, voire persécutés ou blessés par les autres.

La recherche a aussi démontré que malgré des réponses parfois très efficaces de la part des forces de l'ordre, dans la plupart des cas, ce ne sont pas elles qui mettent fin aux attaques. Ce sont les tueurs eux-mêmes. Souvent en se suicidant.

Et puis, l'analyse a permis de montrer deux dernières choses, qui renversent complètement l'opinion souvent répandue selon laquelle ces gestes absurdes arrivent totalement inopinément: dans 93% des cas, avant de procéder à leur attaque, les agresseurs/tueurs avaient eu des comportements qui avaient inquiété leur entourage ou indiqué un besoin d'aide. Et dans 81% des cas, au moins une personne (deux personnes ou plus dans 59% des cas), était au courant des idées ou du projet du meurtrier avant qu'il passe à l'acte.

En d'autres mots, ces meurtriers ne sortent pas d'un chapeau, colombes transformées soudainement, imprévisiblement, en monstres sans morale.

Ces deux constatations ont amené les responsables des Services secrets et du département de l'Éducation à pousser l'enquête pour trouver pourquoi ces signes avant-coureurs n'allument généralement pas de signal d'alarme et pourquoi, tuerie après tuerie, ces indices, ces drapeaux rouges, tombent trop souvent dans le vide.

Aidés de William Pollack, professeur au département de psychiatrie de la faculté de médecine de Harvard et spécialiste des questions touchant les jeunes hommes, ils sont donc allés interviewer «ceux qui savaient quelque chose». En juin dernier, les résultats de cette seconde recherche ont été publiés.

Intitulé plutôt directement «L'information apprise par les étudiants pourrait prévenir une autre attaque ciblée», le document explique que ces jeunes témoins en savaient souvent assez pour qu'il ait pu y avoir intervention préventive. Le problème, c'est que dans bien des cas, toutes sortes d'obstacles les ont empêchés ou découragés de rapporter ce qu'ils savaient à des adultes capables d'intervenir.

Problème typique: l'information n'est pas prise au sérieux. Les annonces des tueurs sont tellement terrifiantes, que les jeunes qui en sont témoins refusent de les croire.

Autre réflexe commun: les jeunes se disent que les adultes sont aussi au courant qu'eux des comportements douteux de leurs camarades et veillent sur tout, donc ils ne croient pas nécessaire d'exprimer leur craintes.

En revanche, d'autres jeunes réagissent à l'opposé. Ils ne font pas confiance aux adultes et comme ils sont convaincus que leurs inquiétudes ne seront pas partagées ou respectées, ils se taisent. Le pire, c'est que cette crainte est malheureusement peut-être justifiée: un témoin d'une tuerie, informé de certaines intentions du tueur, a raconté aux chercheurs qu'il était allé voir un adulte pour lui demander conseil et s'était fait répondre, grosso modo, de rester coi. Le lendemain, cet individu a été témoin d'une tuerie où plusieurs étudiants sont morts.

Au moment d'écrire ces lignes, la police allemande avait émis des doutes au sujet de l'authenticité de l'annonce sur internet, sur un chat, des intentions du tueur. Il faudra donc attendre encore quelques jours avant qu'on finisse par savoir, exactement, morceau par morceau, les indices que le tueur a laissés, s'il y en a. S'il suit le même scénario que les autres assassins, on en trouvera.

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Devant des tragédies comme ce qui s'est passé en Allemagne, on répète tout le temps que la folie est imprévisible. Qu'on n'y peut rien. Qu'un cerveau qui disjoncte ainsi, ça ne fait pas partie de ces choses qui se préviennent.

Que ce n'est pas la météo.

Sauf que voilà. Plus les tueries se succèdent, et plus on se dit que tout ça ressemble, justement à la météo, ce savant mélange de prévisible et d'aléatoire.

La répétition folle de ces massacres nous permet de tirer des leçons et d'avancer, vers la recherche de moyens de prévoir, de prévenir, d'améliorer nos chances. Sans brimer la liberté d'expression de quiconque, sans prendre tout le monde pour des fous ou s'énerver pour rien, on peut sûrement faire de meilleurs suivis psychologiques, on peut sûrement apprendre à mieux décoder les signaux d'alarme. On peut sûrement mieux lire et écouter les jeunes.

Depuis Dawson, en septembre 2006, pas moins de six tueries, du Japon à la Finlande, en passant par la France et les États-Unis, six massacres ayant fait 34 morts et près d'une soixantaine de blessés ont eu lieu et on sait aujourd'hui que chaque fois, sur l'internet, le tueur avait parlé de ses intentions. Six tueries annoncées. En moins de trois ans.

C'est trop.