Ils étaient irrévérencieux et cinglants, caustiques et vulgaires, bêtes et méchants. Drôles à mourir. Mais ils étaient aussi - on l'oublie parfois - très jeunes.

Marc Cassivi LA PRESSE

Rock et Belles Oreilles fête ses 30 ans. Une série d'émissions de radio (à compter de lundi) et de télé (dès le 9 janvier) soulignera à Radio-Canada l'anniversaire de l'un des groupes d'humoristes les plus marquants et talentueux du Québec.

À leurs débuts à la radio communautaire de CIBL, les gars - et la fille - de RBO avaient à peine 20 ans. Trois ans plus tard, à force de cogner aux portes, ils ont été repêchés par CKOI et bientôt, par une nouvelle chaîne de télé audacieuse: TQS.

Ils y distillaient un humour politiquement incorrect, écorchant la classe politique, les vedettes locales et les fleurons de Québec inc. On repense aux parodies de Pharmescroc Jean-Coûteux et on se dit qu'il serait bien difficile, aujourd'hui, dans un contexte de fragilisation des médias, d'imaginer de pareilles insolences au petit écran.

«L'ouverture de TQS a été pour nous une bénédiction du ciel, reconnaît Yves Pelletier. Je ne crois pas que nous aurions pu être aussi impertinents dès nos débuts à Radio-Canada, à Radio-Québec ou à TVA. On aurait constamment eu quelqu'un sur le dos.»

«À l'époque, les annonceurs se plaignaient de nous, mais comme nous avions un auditoire important, les réseaux se rangeaient plus facilement de notre côté», dit André Ducharme, qui a déjà recraché une croquette de poulet à la télévision, en disant qu'elle était dégueulasse. «Pas sûr que je pourrais me permettre la même chose aujourd'hui», dit-il en riant.

Ils avaient la jeune vingtaine au milieu des années 80 et déjà, leur influence était énorme (sur ma génération en particulier). Leur humour pas toujours raffiné, au spectre large, du politique au scatologique, touchait à l'époque un public de 700 000 à 800 000 téléspectateurs à TQS.

Aujourd'hui encore, on se souvient des sketches et des personnages mémorables de RBO: Madame Brossard, Monsieur Caron, le Chef Groleau, Super Jésus, Anti-Palestine, Génies en herbe, le hockey des aveugles... On se souvient même parfois davantage des parodies que des émissions et publicités originales qui ont été parodiées.

En voyant ce qui se fait de plus lamentable en télévision et en publicité au Québec (la matière est riche), nous sommes plusieurs à regretter que RBO n'ait pas vraiment de relève à la télé. Je me demande, dans un contexte où les chaînes télévisées sont devenues de plus en plus frileuses, entre autres pour ne pas déplaire à leurs annonceurs, si une bande de jeunes de 23 ou 24 ans pourrait profiter d'une tribune aussi exceptionnelle pour s'exprimer aussi librement.

«Nous avons développé notre indépendance à la radio communautaire, où il n'y avait pas de problèmes possibles avec les annonceurs, remarque André Ducharme. C'est cette indépendance qui a plu à CKOI et à TQS. Je pense qu'aujourd'hui, les jeunes peuvent développer ce même genre d'indépendance sur le web. Et il n'est pas impossible qu'un réseau les repêche par la suite.»

Yves Pelletier croit aussi que c'est sur le web que les jeunes humoristes peuvent aujourd'hui s'éclater en proposant des concepts novateurs. «Si j'avais 18 ans aujourd'hui, je ferais des films sur le web, dit-il. La télévision conventionnelle est contingentée. Il y a une ségrégation économique. C'est sur le web qu'on peut se démarquer et susciter de l'intérêt.»

La télévision québécoise n'est plus très portée sur le risque en humour. Le constat est général. André Ducharme estime toutefois qu'il y a une ouverture, entre autres à V, pour un humour plus grinçant, du type de celui que pratique Jean-François Mercier à Un gars le soir. Il est possible pour les humoristes de se distinguer à la télé, croit-il, à condition qu'ils ne s'autocensurent pas et que ceux qui les encadrent à la création «tiennent leur bout» face aux diffuseurs.

Les réseaux font plus facilement appel aux avocats des contentieux qu'il y a 15 ou 30 ans pour freiner les ardeurs des humoristes et éviter des poursuites. «À l'époque, les gens qui dirigeaient les radios et les télés étaient des gens de contenus, dit André Ducharme. Aujourd'hui, ce sont plus souvent des gens d'affaires.»

Même à l'époque, la délicieuse parodie d'Ultramarde avait été censurée par TQS. Yves Pelletier, en président d'Ultramarde, y déclarait: «Quand j'ai appris qu'il y aurait une superproduction sur le hockey, je me suis dit: Tiens, tiens, voilà une bonne façon de faire oublier qu'Ultramarde a sauvagement démoli les raffineries Gulf de l'Est de Montréal. Merci les Québécois!»

On trouve peu de jeunes humoristes adeptes d'un humour social aussi percutant à la télévision québécoise de nos jours. Les Appendices, à Télé-Québec, privilégient un humour absurde, dans l'air du temps, qui ne dérange pas particulièrement l'ordre établi, ni les dirigeants politiques ni les grandes entreprises.

«On se préoccupe peut-être moins de la situation politique et sociale aujourd'hui, mais les choses peuvent changer rapidement, croit André Ducharme. J'ai grandi avec l'humour absurde de Paul et Paul pendant que certains regrettaient les Cyniques. Il y a des effets de balancier en humour.»

Yves Pelletier a aussi l'impression que l'humour politique risque de revenir en force. «Les gens sortent peut-être moins dans la rue qu'avant, mais ils en ont marre, dit-il. Les jeunes humoristes, qui s'intéressaient au couple, constatent de plus en plus le potentiel comique des gags politiques.»

En espérant qu'ils puissent à leur tour profiter d'une tribune de choix pour les proposer au grand public.