Il y a un an, tous ces symboles n'étaient encore pour lui que des hiéroglyphes. Clés d'un monde opaque dont il était exclu. Un coffre aux trésors de vingt-six lettres qui, selon leur disposition, peuvent tout décrire, tout exprimer. Mais dont il n'arrivait pas à déchiffrer le sens.

Mis à jour le 17 nov. 2011
Marc Cassivi LA PRESSE

Il aimait déjà depuis un moment jouer avec l'alphabet. Découvrir que cette lettre-ci, placée devant celle-là, donne le son «MA» ou «PA». Avant Noël l'an dernier, le casse-tête a pris forme. Comme une pierre de Rosette. Les hiéroglyphes se sont traduits par des mots qui ont formé des phrases qui sont devenues des histoires.

«Lis-nous une histoire papa!» J'aime ces moments de douceur alanguie où ils se blottissent contre moi sur le lit, son petit frère et lui. Leurs pyjamas qui sentent la lessive, leurs cheveux humides au parfum d'agrumes, la peau douce de leurs joues contre mes bras. Nos yeux rivés sur le Nakakoué ou Le secret de la Licorne. La chaleur de ce rituel du soir dont je serai un jour nostalgique.

Il a l'âge de raison. Aujourd'hui, c'est lui qui, avant de s'endormir, nous lit un «Monsieur» de Roger Hargreaves, La coupe Stanley de Marc Couture, un Tintin ou un Astérix, Boubou a un petit frère de Cyril Hahn, Je suis fou de Vava de Dany Laferrière ou Frisson l'écureuil de Mélanie Watts.

J'aime écouter sa voix hésitante s'habituer lentement aux rigueurs de la ponctuation. Les pauses qu'il prend entre les paragraphes, pour reprendre son souffle. Quand il bute sur un mot, je retrouve la fascination que j'ai ressentie il y a un an à le voir décrypter, d'abord en se tordant la bouche, puis avec de plus en plus de facilité, toutes ces syllabes faites de consonnes et de voyelles.

Un jour, un petit bout d'homme vous demande de lui lire une histoire. Et quelques semaines plus tard, il y arrive seul. Cette prise de conscience du potentiel des mots, cette découverte fulgurante d'un univers jusqu'alors inaccessible, cet accès à la compréhension de la langue, tout ça a quelque chose de fondamental. Je n'en ai mesuré toute l'importance qu'en observant ce cerveau vierge assimiler, sans le moindre repère, les bases du français. Le mystère, le miracle, de la lecture.

Depuis, les livres sont devenus pour lui des objets encore plus précieux. Son pupitre est en rempli à ras bord à l'école. Sa bibliothèque est «rangée» à la maison par ordre de grandeur. Yacouba de Thierry Dedieu, tout en bas. Connais-tu Maurice Richard? sur le dessus, qu'il connaît d'ailleurs par coeur.

L'été dernier, pendant les vacances, il a aménagé un «coin lecture» dans le jardin. Des chaises, des tables, des couvertures. Maman avec Siri Husvedt, papa s'essayant une nouvelle fois avec Borges, les garçons avec une pile de Schtroumpfs et d'Astérix. Il n'était pas peu fier.

Ses yeux s'illuminent quand il reçoit par la poste un nouveau «J'aime lire». Un titre de collection qu'il porte comme un étendard. Il s'est trouvé une nouvelle complicité avec son professeur lorsqu'elle a présenté, en classe, un livre de Claude Ponti, son auteur préféré. Sa rencontre avec cet écrivain et illustrateur fantasque, dont il apprécie l'humour absurde, a été déterminante, je crois, dans son amour de la lecture.

Il y a deux semaines, fort d'un «privilège» accordé par son professeur lui permettant de s'adonner à une activité de son choix, il s'est porté volontaire pour faire la lecture à la classe de maternelle de son frère. La veille, il a choisi deux livres, qu'il a lus méticuleusement en prévoyant deux scénarios. «Je vais leur donner le choix entre Les mélodilous et Nuno le petit roi.» La démocratie - et le pouvoir de la télé, sans doute - a voulu que Les mélodilous l'emportent sur le récit de Mario Ramos.

Ce week-end, nous irons sans doute au Salon du livre de Montréal, qui s'est ouvert hier. Il y a deux ou trois ans que j'ai renoué avec cette foire que je fréquentais assidûment, plus jeune. Elle était devenue trop grande, trop envahissante, trop encombrée, avec ses 1600 auteurs invités, pour que j'y trouve mon compte. Je préfère de loin les rayonnages tranquilles de ma librairie de quartier.

Mais voir mes garçons se perdre dans ce dédale de livres, avec le même enthousiasme que dans un magasin de jouets; savoir qu'ils y rencontreront des auteurs qu'ils aiment et y découvriront des récits qu'ils liront des dizaines et des dizaines de fois est un plaisir que je ne peux bouder.