On est parfois condamné à écrire la même chronique. Pas par paresse ou par mauvaise volonté. Parce que certaines choses ne changent pas. Ce n'est pas une bonne raison pour ne pas en parler.

Marc Cassivi LA PRESSE

L'an dernier à pareille date, je me suis demandé comment Mes Aïeux avait pu être désigné, par scrutin populaire, «groupe de l'année» au Gala de l'ADISQ. Le «groupe de l'année» n'avait pas fait paraître d'album et avait été pratiquement absent des scènes au cours des 12 mois précédents. Un non-sens.

Le leader de Mes Aïeux, Stéphane Archambault, avait lui-même été pris de court par cette étonnante récompense. Élégant et lucide, il avait déclaré, en allant cueillir son Félix, que c'est Karkwa qui, selon lui, méritait ce prix.

On peut trouver étonnant que Marc Dupré ait remporté dimanche le Félix de l'album pop-rock de l'année, à la barbe d'Alfa Rococo, entre autres. On peut s'interroger sur l'à-propos d'avoir sacré Brigitte Boisjoli «Révélation de l'année» plutôt que Jimmy Hunt ou encore Alex Nevsky. Tous ces choix se défendent et se discutent. C'est le propre d'un gala.

En revanche, il est clair que le groupe de l'année n'est pas Les Cowboys Fringants. À l'exception de quelques spectacles, Les Cowboys Fringants ont été d'une discrétion absolue depuis un an, en préparation de leur nouvel album, Que du vent, dont la sortie est prévue le 14 novembre. Que je sache, on ne remet pas encore de Félix pour «le meilleur album à paraître d'ici deux semaines».

Au moment où les finalistes du Gala de l'ADISQ ont été dévoilés, en septembre, Les Cowboys Fringants ont demandé à leurs admirateurs de ne pas voter pour eux dans la catégorie du groupe de l'année. Afin d'éviter de se retrouver dans la situation absurde de Mes Aïeux l'an dernier.

Dimanche, Les Cowboys Fringants n'ont pas soufflé mot de leur malaise en allant chercher leur trophée au Théâtre St-Denis. S'ils avaient relevé la chose, certains les auraient sans doute taxés d'ingrats. Hier, sur leur page Facebook, les Cowboys ont tenté de rattraper le coup: «Un merci sincère au public d'avoir pris le temps de voter pour nous, ont-ils écrit. Le méritions-nous vraiment? Allez savoir. Chose certaine, nous sommes vraiment touchés par cette démonstration de fidélité dont vous nous avez fait part.»

Je sais bien qu'il ne s'agit que d'une remise de prix. Il reste que l'ADISQ a atteint des sommets d'absurdité en remettant un prix à des artistes qui ont déclaré publiquement, pour des motifs évidents, ne pas en vouloir.

Pourquoi refuser de corriger une situation dont tout le ridicule avait été démontré l'an dernier? Afin d'éviter de se faire traiter d'élitiste pour avoir récompensé, ô sacrilège, le groupe le plus méritant au détriment de celui qui est le plus populaire? Pour plaire au plus grand nombre de téléspectateurs?

Une autre belle obsession de notre époque, qui explique en partie que des garçons de 19 ans interprètent des chansons de matantes aux auditions de Star Académie. Et que la plupart des radios commerciales sont pratiquement interchangeables tellement leur menu musical est semblable et conventionnel.

Si le Gala de l'ADISQ veut devenir un concours de popularité, qu'il s'affiche comme tel. Que l'on rebaptise le Félix du groupe de l'année du nom du prix Cashmere du groupe le plus populaire de l'année. Ce serait plus juste. Mais si le Gala de l'ADISQ aspire, comme il semble le faire, à un minimum de crédibilité, qu'il revoie au plus vite les règles du jeu. Parce que, quitte à me répéter, tout cela manque de sérieux.

Le «vrai monde»

On me dit: «Tu prends ça trop au sérieux, ils savent ce qu'ils font, ce sont des victimes consentantes.» Sans doute. J'ai essayé, comme d'autres, de ne voir en eux que des «douchebags» et des «poupounes» fiers de l'être, participant de leur plein gré à une vaste mise en scène dont ils connaissent tous les ressorts.

Je regarde Occupation double - par stricte obligation professionnelle - et je vois évidemment de jeunes gens obsédés par leur image et par celle que la télévision leur renvoie. Candidats volontaires, obnubilés par la célébrité instantanée, dont on aura mesuré sans gêne le Q.I. comme le tour de poitrine.

Je remarque le cocasse et le ridicule de leur situation. La déclaration d'amour épique du balcon. J'aimerais en rire. Mais je n'arrive pas à oublier qu'il s'agit de «vrai monde», comme dirait l'autre. Que l'on s'autorise collectivement à ridiculiser sous prétexte qu'ils nous en donnent toutes les raisons.

Ce ne sont pas des acteurs. Ils font l'amour, pour vrai, devant des caméras cachées, pour le plaisir tordu de 1,7 million de téléspectateurs. Ils menacent de se battre. Se trahissent. Pleurent d'authentiques larmes. Se font traiter de tous les noms sur le web.

Occupation double n'est pas un jeu. C'est le degré zéro de la télévision. Les bas-fonds du voyeurisme et de l'exhibitionnisme, cautionnés par TVA, que l'on aimerait faire passer pour du divertissement.

On me dira qu'en écrivant cela, je méprise des centaines de milliers de téléspectateurs. Je me demande ce qui est le plus méprisant: rire des gens ou ne pas rire avec les gens?