À la veille des élections de 2008, Stephen Harper croyait avoir trouvé un bon filon pour sa campagne en médisant sur le compte des artistes, ces gâtés pourris du système, subventionnés par l'argent des contribuables.

Mis à jour le 3 mai 2011
Marc Cassivi LA PRESSE

Le gouvernement conservateur venait de tronçonner des programmes de rayonnement des artistes canadiens à l'étranger. Les artistes avaient réagi vivement, notamment dans des galas télévisés, à ces coupes de plusieurs dizaines de millions de dollars. Les stratèges conservateurs ont cru bon surfer sur cette image de l'artiste millionnaire qui se plaint du statut précaire des créateurs, en direct à la télé, dans son complet Armani.

Cette stratégie de séduction démagogique a explosé au visage du premier ministre. Il avait misé sur le mépris d'une majorité de ses concitoyens pour les «assistés sociaux de l'art». C'était sans compter sur le Québec, où pour un inculte qui ne saisit pas l'importance de soutenir la culture, dix autres font preuve d'un minimum de discernement. Ce qui n'est d'ordinaire qu'une note de bas de page de campagne, la culture, est devenu un véritable enjeu électoral.

Plusieurs observateurs de la chose politique ont déterminé que cette erreur stratégique de Stephen Harper avait contribué à lui faire perdre, au Québec en particulier, une majorité de sièges aux Communes.

Un nouveau gouvernement conservateur minoritaire n'a pas pour autant changé ses politiques culturelles. Les coupes tant décriées dans les programmes de soutien aux artistes (PromArt et Routes commerciales notamment) ont été réalisées malgré tout. Elles ont fait beaucoup de tort aux artistes, en particulier aux troupes de danse et de théâtre, aux groupes de musique et orchestres, qui tentent de faire rayonner notre culture à l'étranger.

Il y a deux mois, le gouvernement Harper a annoncé, dans ses prévisions de dépenses pour la prochaine année fiscale, une diminution de 4,5 % des investissements en culture, soit 177 millions de dollars de moins que l'année précédente (parmi lesquels 16 millions de réductions budgétaires à Radio-Canada seulement). Les restrictions en culture sont les plus importantes après celles en environnement; contre d'importantes augmentations de dépenses à la sécurité et à la justice. On est conservateur ou on ne l'est pas...

Il ne s'agit pas de l'annonce de coupes spécifiques, susceptibles d'indigner les foules comme en 2008. Ce n'est pas l'annonce d'un projet de loi aussi controversé que C-10, qui ouvrait la porte à la censure au cinéma et à la télévision, et qui a été abandonné peu avant les dernières élections fédérales. Mais c'est un autre recul pour la culture, qui témoigne de l'indifférence et du mépris du gouvernement conservateur en la matière.

Contrairement à 2008, il n'y a pas eu de soulèvement des artistes pendant cette campagne électorale. Personne pour monter au créneau. Il faut dire que les conservateurs ont été plus circonspects. Échaudés par l'impact de la grogne des artistes sur les résultats des dernières élections, ils ont évité de mettre de l'huile sur le feu, notamment dans le plus récent budget de Jim Flaherty.

Les conservateurs ont su se faire juste assez discrets, sans faire trop de vagues. En évitant les grands enjeux symboliques. Pendant la campagne électorale, il n'a pas été question par exemple de privatiser Radio-Canada (que le ministre de l'Immigration Jason Kenney accuse de mentir «tout le temps»), de sabrer les subventions à des groupes musicaux aux noms subversifs (Holy Fuck) ou de retirer du financement à des oeuvres jugées «contraires à l'ordre moral». Même si, bien sûr, bien des conservateurs n'en pensent pas moins.

Il n'était pas question de s'aliéner une fois de plus des électeurs pour des enjeux jugés aussi futiles. Les conservateurs ont donc refusé depuis un mois de participer à tout ce qui pourrait s'apparenter, même de loin, à un débat sur la culture. Ils ont été les seuls, parmi les principaux partis, à ne pas répondre aux questions sur les programmes culturels du Mouvement pour les arts et les lettres. La semaine dernière, ils n'ont pas daigné dépêcher quiconque à deux débats sur la culture à Ottawa, dont un organisé par la Conférence canadienne des arts.

Les conservateurs se sont tenus cois. Et leur stratégie a porté ses fruits cette fois-ci. Pas un mot sur la culture n'a été prononcé pendant la campagne. Ni de la part des candidats, ni de la part des artistes.

Ce ne sont pourtant pas les sujets d'intérêt qui manquent. L'avenir de la réglementation (et de la déréglementation surtout) en matière de télécommunications, la refonte de la loi sur le droit d'auteur, le financement des grands organismes fédéraux tels Téléfilm Canada, le Conseil des Arts et Radio-Canada, pour n'en nommer que quelques-uns.

Le gouvernement Harper promet de réviser, au cours de son prochain mandat, toutes ses dépenses. Dans le milieu culturel, on craint le pire. Avec raison. Le secteur de la culture a beau générer quelque 85 milliards de dollars en revenus bon an, mal an, pour environ 7% du PIB canadien, la culture du mépris de ce gouvernement pour toute chose artistique n'a plus à être démontrée.

Il faut être dupe pour croire que le gouvernement conservateur ne reviendra pas à la charge, par exemple, avec un projet de loi sur le droit d'auteur qui favorise l'industrie au détriment des artistes. Stephen Harper pratique, en matière de culture, un je-m'en-foutisme prodigieux, qui ne semble pas lui nuire outre mesure. Les dérives idéologiques de son gouvernement n'ont jamais été un frein à la mise en place de ses politiques. Sa caravane passe. Plus personne n'aboie. Comment ne pas craindre le pire?