Lundi, cinq journalistes vont s'enfermer pendant cinq jours dans un gîte rural du Périgord, coupés de toute source d'information traditionnelle: pas de journaux, pas de radio, pas de télévision, pas de magazines. Même pas L'attaque à 5. Que le cri des brebis et des oies gavées (on me dira que c'est du pareil au même). Leur seul lien avec le monde extérieur: les plateformes de réseautage social Facebook et Twitter.

Marc Cassivi LA PRESSE

L'expérience, baptisée Huis clos sur le Net, a été imaginée par les Radios francophones publiques (RFP), dont fait partie Radio-Canada (qui a dépêché dans le sud-ouest de la France son journaliste Janic Tremblay). Elle vise notamment à mesurer l'impact, la pertinence et la fiabilité des nouveaux médias en comparaison avec les médias conventionnels.

Le régime en information des cinq journalistes volontaires (deux Français, un Suisse, un Belge et un Québécois) sera frugal. Ils pourront manger du foie gras tant qu'ils le voudront, mais il leur sera interdit de consulter d'autres sites web que Twitter ou Facebook, à moins qu'un utilisateur de ces plateformes ne leur suggère un hyperlien menant vers d'autres sites internet.

Pour compliquer leur collecte d'informations, les participants n'auront pas le loisir de s'abonner, par le truchement de Twitter, à des médias comme Cyberpresse. Une contrainte compréhensible, qui fait cependant perdre beaucoup de son intérêt à l'expérience.

Twitter, un site de microblogues devenu extrêmement populaire en 2009, est perçu à tort comme un outil de potinage de masse où l'on résume ses états d'âme en 140 caractères. En réalité, ces 140 caractères servent souvent à suggérer grâce à un hyperlien la lecture d'un texte, l'écoute d'une chanson ou le visionnement d'une vidéo. Il suffit de 13 caractères pour diriger un internaute vers une encyclopédie de plusieurs centaines de pages sur le web.

«Si vous n'aviez qu'une seule source d'information à apporter sur une île déserte, quelle serait-elle?» a demandé Christiane Charette mardi à ses invités, journalistes et spécialistes des médias. Les réponses variaient entre le site de la BBC, Le Monde, le New York Times, La Presse, Le Devoir...et Twitter.

Si on me posait la question, je répondrais Twitter sans la moindre hésitation. Twitter dans son sens réel, pas dans sa version tronquée aux fins d'une expérience originale, mais tendancieuse dans le Périgord. On m'enverrait en stage «canard intensif» dans le fin fond du Lot ou en repos forcé en Creuse, je suis convaincu que, muni de mon abonnement Twitter, je ne raterais aucune nouvelle importante (ni même triviale). C'est d'ailleurs sur Twitter que j'ai appris l'existence du huis clos organisé par les RFP.

Je suis l'archétypal technotwit. Les ordinateurs m'effraient. Les avancées technologiques me font soupirer. Je suis pourtant un nouvel adepte de Twitter, pour ne pas dire un accro fini. Depuis deux mois que j'y suis abonné (c'est gratuit), je n'ai jamais été aussi bien informé. J'avais sans doute des prédispositions par déformation professionnelle, mais, sans le vouloir, je suis devenu du jour au lendemain un véritable news junkie.

Choisir Twitter et ses 140 caractères au détriment du Monde, du New York Times et de la BBC? Yes sir, madame! Pour la simple raison que Twitter donne accès au Monde, au Times et à bien plus encore. Les possibilités de la plateforme sont infinies. J'avais l'habitude de consulter le site de la BBC plusieurs fois par jour. Je n'y vais plus qu'au gré de ce que la BBC me suggère sur Twitter. Je suis aussi abonné à Cyberpresse, à Moncinema.ca, aux Inrocks, à Pitchfork, à Libé, à ARTV, au Guardian, à Télérama, au Times, au Monde, à CNN, à L'actualité, à Radio-Canada, alouette.

Je «suis» (follow) également des journalistes, des commentateurs, des artistes, des blogueurs, des recherchistes et autres «pushers de liens» qui ont des intérêts semblables aux miens. Tous me suggèrent quotidiennement des lectures, des disques, des nouvelles, des pensées. Grâce à Twitter, j'ai lu hier une fascinante entrevue de Jacques Audiard dans Télérama, j'ai eu vent en «temps réel» de tous les détails sur le iPad d'Apple, j'ai su immédiatement que Coeur de pirate et Ariane Moffatt étaient finalistes aux Victoires de la musique et que la France allait reconstruire le Palais présidentiel haïtien.

Quelle idée du monde se fait-on à travers Twitter? se demandent les organisateurs de Huis clos sur le Net. Il y a autant de réponses à cette question que d'utilisateurs (22 millions de visites sur le site en décembre). Car Twitter, à mon humble avis de néophyte, est ce que l'on veut bien en faire. Pour moi, c'est avant tout une communauté d'esprit.

Évidemment, on y perd parfois (souvent?) du temps. Mes abonnements m'offrent un heureux mélange d'informations sérieuses et de douces ironies. L'humeur est à l'honneur. J'adore lire, sous la plume de @MCGilles, que selon la rumeur, «Carey Price serait échangé à Québec en retour d'un pompier, d'un chauve, d'une goaleuse, de Biz et d'un an d'internet haute vitesse».

À ce sujet, j'ai su immédiatement sur Twitter ce qu'une trentaine de personnes dignes de confiance pensaient de la série Montréal-Québec. Disons que leurs commentaires en direct étaient nettement plus critiques (et fidèles à la réalité) que le compte rendu complaisant qu'en a fait un «journal traditionnel» le lendemain matin (un peu plus et l'on prétendait que c'était la série du siècle).

Comme partout ailleurs, il ne faut pas croire tout ce qu'on lit sur Twitter. Dimanche matin, le sujet le plus populaire sur le réseau était la «mort» de Johnny Depp... Fausse rumeur aussitôt démentie. Twitter peut être tout ce qu'on veut en faire. Ce peut aussi être n'importe quoi. Une machine qui s'emballe pour un rien, à l'abri d'aucun dérapage. Mais malgré tout, une maudite belle machine.

 

Photo: Reuters

Les Radios francophones publiques (RFP) font, à partir de lundi prochain, une expérience baptisée Huis clos sur le Net: cinq journalistes vont s'enfermer pendant cinq jours dans un gîte rural. Leur seul lien avec le monde extérieur: les plateformes de réseautage social Facebook et Twitter.