Longtemps, on a poliment qualifié d'équivoques les propos de Dieudonné sur les Juifs, Israël et la Shoah. Longtemps, ce brillant humoriste a cultivé l'ambiguïté en se faisant passer pour victime du politiquement correct, martyr de l'intelligentsia juive, héraut de la liberté d'expression. Ce n'est plus le cas.

Marc Cassivi LA PRESSE

Dans son théâtre de la Main d'or, à Paris, Dieudonné accueille «le gratin» de l'extrême droite française, comme l'a constaté Le Monde en février. Le 26 décembre dernier, il a invité sur scène, au Zénith de Paris, le célèbre négationniste Robert Faurisson. Le parrain de sa fille serait nul autre que Jean-Marie Le Pen, le fondateur du Front National. Il soulève en ce moment la controverse en raison de sa candidature antisioniste - et des candidats radicaux qu'il recrute - en prévision des élections européennes du 7 juin.

On ne juge pas un homme à ses fréquentations. Or, le discours de Dieudonné s'est lui aussi radicalisé depuis quelques années. L'humoriste-politicien a été condamné en 2007 pour avoir assimilé les Juifs à des «négriers reconvertis dans la banque», à une «escroquerie», puis en 2008, pour avoir qualifié de «pornographie mémorielle» la commémoration de la Shoah.

En mars, Dieudonné a été condamné par la Cour supérieure du Québec à verser 75 000$ au chanteur Patrick Bruel, qu'il a traité de «menteur» qui se croit issu «d'un peuple supérieur», à l'émission Les Francs-tireurs.

En France, la cause de Dieudonné a été entendue. La preuve est accablante. Dans le discours du «comique», les préjugés antisémites pleuvent: les Juifs ont une soif quasi congénitale du pouvoir et de l'argent, et conspirent depuis New York et Tel-Aviv pour contrôler la planète. Je caricature à peine.

Pourtant, au Québec, où Dieudonné sera en tournée promotionnelle la semaine prochaine, ses dérapages antisémites sont étrangement passés sous silence, sinon assimilés à de vagues rumeurs. Son dernier spectacle, J'ai fait l'con, a tourné en province l'automne dernier sans faire de vagues, après avoir fait salle comble à Montréal. Il faut dire que les dérapages de l'humoriste sont autrement mieux contrôlés sur scène que sur la place publique.

Des humoristes québécois à qui nous en avons parlé ont préféré ne pas se prononcer ouvertement sur le cas Dieudonné, prétextant ne «pas être au courant des détails» des condamnations contre leur confrère français.

Leur aveuglement volontaire est à l'image de celui du public québécois, dont l'enthousiasme ne semble pas avoir été le moindrement affecté par les prises de position et fréquentations douteuses de l'artiste.

«Pour ceux qui aiment Dieudonné, il n'y a pas de problème. Pour les médias et le lobby juif, c'est peut-être autre chose», confiait cette semaine à ma collègue Anabelle Nicoud l'attachée de presse de Dieudonné au Québec, Carla Beauvais, en se félicitant que les salles soient pleines pour Sandrine, le spectacle que donnera l'humoriste à Montréal en juin. Pas de problème? C'est peut-être ça le problème...

La triste histoire de Dieudonné en est une de rancoeur, d'amertume et d'acharnement. Alors qu'il formait un duo avec l'humoriste juif Elie Semoun, Dieudonné militait ouvertement contre le Front National. Aujourd'hui, il ne craint pas d'être associé à Jean-Marie Le Pen, ni du reste à des personnages considérés encore plus radicaux en France. Que s'est-il passé? C'est difficile à dire.

Comme simple spectateur attiré par l'humour grinçant de Dieudonné, j'ai assisté à la spirale vindicative et autodestructrice de l'humoriste. D'un sketch télévisé sur un colon juif qui scande «Isra-Heil!» en faisant le salut hitlérien est née une controverse, et de cette controverse est née une lutte à finir de l'artiste avec ses détracteurs. Une lutte qui a contaminé ses spectacles, de plus en plus revanchards, et qui a fait perdre à Dieudonné tout sens de la mesure dans ses déclarations publiques.

Depuis, Dieudonné, artiste au talent inouï, ne joue plus que sur deux registres: celui du règlement de comptes et de la victimisation. Il est devenu prisonnier de son personnage de martyr, gaspillant son talent à élaborer des théories du complot, à se plaindre de sa prétendue mise au ban par la société française et à défendre l'indéfendable.

Il tente peu habilement de masquer son antisémitisme sous le couvert de l'antisionisme, moins catégorique, mais ne dissipe d'aucune façon le doute qui plane sur ses idées. Au contraire, il jette de l'huile sur le feu, nourrit la braise, provoquant par ses propres excès des excès chez ses adversaires.

Dieudonné ne se contente plus de critiquer Israël, ce qui est non seulement souhaitable mais essentiel. Il ne déplore pas seulement les sensibilités à fleur de peau de certains groupes militants, incapables de reconnaître les dérapages du sionisme. Il ne fait pas que militer pour une reconnaissance légitime d'un État palestinien indépendant, libre de toute occupation.

Dieudonné s'attaque, pernicieusement, par des allusions à peine voilées, par son flirt avec l'extrême droite, par son refus de clarifier des ambiguïtés, par des silences coupables et des insinuations répétées, au peuple juif. Il donne par le fait même raison à tous ses détracteurs.

Mais à l'évidence, au Québec, il n'y a pas de problème...