Le gouvernement Harper, pour relancer l'économie canadienne, compte sur les artistes. Il n'a pas augmenté le budget du Conseil des Arts ni remplacé les programmes culturels abolis au cours de la dernière année. Non.

Marc Cassivi LA PRESSE

Pour relancer l'économie canadienne, le gouvernement conservateur a décidé de lancer un concours pour jeunes vidéastes. Son thème tient en une question: «L'économie clandestine: ce n'est pas ton problème?»

 

Depuis la semaine dernière, l'Agence du revenu du Canada invite les apprentis cinéastes à créer une oeuvre d'une à deux minutes «qui montre dans tes mots, avec tes idées et tes images, que l'économie clandestine est, disons, peu recommandable».

Les vidéos, qui doivent être envoyées sur YouTube afin d'être considérées par le jury, ont pour but, dit-on, de démontrer «l'effet négatif» du travail au noir, et «les risques» qu'encourent ceux qui s'y adonnent.

Bref, le gouvernement Harper a décidé de joindre l'utile à l'agréable en proposant un concours «inspirant» aux jeunes artistes canadiens, qui est à la fois un appel déguisé à la délation de ceux qui arrondissent leurs fins de mois en faisant au noir des ménages ou de la rénovation. De l'art «engagé», au sens où l'entendent les conservateurs.

Évidemment, ces petits films de propagande, conçus dans un esprit de rectitude politique, ne doivent contenir «aucune nudité, aucun comportement obscène ou vulgaire; aucun langage ou geste de mauvais goût». Pourquoi filmer sans but des tout nus, en ces temps économiques incertains, quand on peut dénoncer son voisin?

L'avantage, du reste, de cette initiative est qu'elle ne coûte rien au gouvernement. Ni en publicité ni en soutien aux artistes (ils produisent bien sûr les vidéos à leurs frais). La diffusion sur YouTube est gratuite, on s'épargne les coûts d'une police de la morale, et le gagnant du concours ne se mérite qu'un voyage toutes dépenses payées... à Ottawa.

C'est beau, encourager les jeunes artistes à partager de belles valeurs.

Chacun pour soi

Il se trouve ces jours-ci bien des gens pour défendre les pigistes qui continuent d'écrire dans Le Journal de Montréal, malgré le lock-out.

Dans l'esprit de la loi anti-scab, les Bernard Landry, Joseph Facal, Christopher Hall, Stéphane Gendron et autres Richard Martineau ne se qualifient pas comme briseurs de grève, stricto sensu. Mais dans mon esprit, ils le sont au même titre que les journalistes qui ne signent pas les textes publiés depuis dimanche dans Le Journal de Montréal.

Ces chroniqueurs-vedettes ont choisi, en connaissance de cause, de franchir moralement les piquets de grève. Leur geste n'est pas anodin. Ce n'est pas un geste d'impuissance, comme l'a déclaré l'humoriste Christopher Hall. Ce n'est pas un geste neutre, comme l'a laissé entendre Bernard Landry. Ce n'est pas un geste de non-ingérence, comme l'a prétendu Joseph Facal. Ce n'est pas un vulgaire échange de services entre un fournisseur de contenu et son client, comme l'a soutenu Richard Martineau.

C'est un geste politique. Ces gens avaient le choix. Ils ont choisi de se désolidariser du mouvement syndical. Choisir de travailler pour une entreprise qui a mis ses employés en lock-out, c'est appuyer le lock-out au détriment des lock-outés. Il n'y a pas d'autre façon de l'interpréter.

Joseph Facal, dans sa chronique d'hier, tente de minimiser le geste en le banalisant. Je ne suis pas syndiqué. Les syndiqués ne me doivent rien. Je ne dois rien aux syndiqués. «Si je cessais d'envoyer mes textes, je me priverais aussi d'un revenu, écrit-il. Mais si, au terme de ce conflit, les syndiqués faisaient des gains, je ne bénéficierais pas de ceux-ci puisque je ne suis pas syndiqué.» Sa logique de vendeur de balayeuses me laisse pantois. Que la plupart des chroniqueurs du Journal de Montréal ne soient pas syndiqués est de toute manière un choix délibéré de l'entreprise.

Je suis peut-être issu d'une gauche désuète, mais pour moi, franchir les piquets de grève, directement ou indirectement, physiquement ou virtuellement, n'est pas un geste banal. C'est un geste égoïste de mépris du bien commun.

Qu'en coûterait-il à Jean-Marc Léger, Christopher Hall, Raymond Gravel, Pierre Vercheval, Stéphane Gendron, Bernard Landry, Christopher Hall ou Joseph Facal d'interrompre leur collaboration au Journal de Montréal? Quelques centaines de dollars par semaine? Une tribune intéressante? M'est avis qu'à long terme, leur «choix» risque de leur coûter plus cher que les avantages qu'ils vont en tirer.

Certains voudraient faire de Richard Martineau un cas d'exception parce qu'il est un chroniqueur à temps plein au Journal de Montréal. C'est oublier que le Lucky Luke de la chronique - il écrit plus vite qu'il ne pense - ne manque pas de «clients» à qui fournir ses «services», à la radio, dans la presse écrite comme à la télévision.

Que des chroniqueurs de droite tels Richard Martineau, Joseph Facal ou Stéphane Gendron se soient désolidarisés des syndiqués du Journal de Montréal ne surprendra personne. La chose était entendue. Mais que Bernard Landry ait jugé convenable de poursuivre sa collaboration dans un tel contexte est sidérant.

Le Parti québécois, dont Bernard Landry est un membre progressiste, a décidé de ne pas accorder d'entrevues au Journal. Son ancien chef et PREMIER MINISTRE, lui, continue d'ÉCRIRE dans le Journal. Il a même le culot d'invoquer à sa décharge qu'il a «voté la loi antiscab, qui est une loi extraordinaire». Extraordinaire n'est pas le mot qui me vient à l'esprit en pensant à M. Landry.

Choisir d'écrire au Journal de Montréal pendant le lock-out n'est pas une question d'ordre juridique ou de finances personnelles. C'est une question «d'éthique et de moralité», comme l'a rappelé avec justesse l'environnementaliste Daniel Green, l'un des rares chroniqueurs à avoir cessé sa collaboration au Journal cette semaine.

C'est aussi une question de principe. Or, dans une société du chacun-pour-soi, les principes semblent parfois compter pour bien peu de choses.