Il y a quelque temps, l'hebdomadaire Voir consacrait sa une à une réalité consternante : «49% des Québécois seront incapables de lire ce journal», proclamait-on en caractères énormes. Des caractères qui vous sautaient au coeur, des caractères aussi dérangeants qu'un cri de désespoir.

Publié le 10 déc. 2011
Lysiane Gagnon LA PRESSE

Seize pour cent de la population totale des 16 à 65 ans ne sait pas lire, point; 33% de la population arrive difficilement à lire et à résumer un texte simple, par exemple le premier paragraphe d'un article de tabloïd. Ce sont ce qu'on appelle des analphabètes fonctionnels.

C'est grave. Très. «Si tu n'y arrives pas», dit Marie-France Bazzo, porte-parole de la Fondation pour l'alphabétisation, «t'es pas non plus capable de lire les consignes de l'école, tu ne vas pas aux réunions de parents, tu ne peux pas aider ton enfant à faire ses devoirs. Et quand le kid montre des velléités de décrochage, t'es mal placé pour le retenir en secondaire 4.»

Voilà donc 49 % de Québécois - la moitié de la population! - condamnés à l'indigence intellectuelle - eux et leurs enfants.

Je vous en prie, ami lecteur, ne m'écrivez pas pour me dire que votre père était illettré et que vous-même avez trois doctorats. Oui, il y a eu, dans le passé, des familles analphabètes dont les enfants sont devenus des lettrés, des savants, des chefs d'entreprises. Mais cela, c'est le passé lointain, c'était l'époque où la lecture courante était l'apanage d'une minorité et où les emplois de cols bleus non spécialisés étaient légion. Ce n'est plus le cas aujourd'hui, alors que les sociétés modernes, même et surtout l'internet, exigent des compétences poussées en lecture et même en écriture.

L'analphabétisme est la condamnation à vie à l'indigence intellectuelle, une condition qui se transmet aux enfants. Pas de livre ni de dictionnaire dans la maison. Des ordinateurs et des tablettes électroniques qui ne servent qu'à faire des jeux vidéo ou à télécharger des trucs débiles.

La cause de l'alphabétisme a subi un grand recul quand Jacques Demers a avoué sans vergogne être devenu multimillionnaire sans savoir lire, le pire étant que même devenu riche, il ne s'est jamais soucié de faire venir à domicile un enseignant qui aurait pu le délivrer de son ignorance.

Le pauvre homme s'est imaginé qu'en racontant son histoire, il encouragerait les analphabètes à demander de l'aide. Au contraire, il a encouragé des jeunes à quitter l'école en croyant qu'à l'instar du grand coach, ils pourraient devenir riches et célèbres sans apprendre à lire! Incroyable, mais vrai, Jacques Demers fut ensuite nommé sénateur... une fonction qui consiste essentiellement à lire et évaluer des textes législatifs!

Il n'y a pas de plus grand défi que la lutte contre l'illettrisme, laquelle passe par - et se confond avec - la lutte au décrochage scolaire.

Le système scolaire devrait en faire sa priorité absolue, sans par ailleurs abandonner les plus vieux, les adultes incapables de faire leur chemin dans la vie ou de garder leur emploi, faute de savoir lire couramment.

Selon Maryse Perreault, la directrice- générale de la Fondation pour l'alphabétisation, les analphabètes fonctionnels - des gens capables de décoder les mots, mais qui ont du mal à comprendre ce qu'ils lisent - n'ont parfois besoin que de quelques dizaines d'heures de formation pour passer à un autre niveau. Cela peut se faire au sein des programmes d'aide aux adultes, et même au sein des entreprises, tant il est vrai qu'il est plus rentable pour une entreprise de faire de la formation à l'interne que de congédier ses travailleurs.