La ministre Christine St-Pierre a bien raison de songer à laisser tomber son projet de loi sur le statut des journalistes. Elle n'aurait d'ailleurs jamais dû donner suite au rapport Payette, un rapport qui ouvrait la porte à l'interventionnisme étatique, privilégiait le corporatisme plutôt que la liberté et l'ouverture, et qui, de toute façon, s'inspirait d'une approche désuète sans rapport avec les défis actuels du métier.

Lysiane Gagnon

À l'heure où la présence massive de l'internet remet en question les médias traditionnels, à l'heure où l'on prévoit à court terme la disparition des journaux de papier et à moyen terme celle des chaînes de télévision généralistes, le Québec avait autre chose à faire que d'ergoter sur des formules bureaucratiques empruntées, notamment, à la France, où l'accès à la sacro-sainte carte de presse relève du parcours du combattant.

La France est un pays admirable mais ce n'est pas là qu'on ira prendre des leçons sur la liberté de presse. On n'a qu'à voir sa télé tenue en laisse par le pouvoir, les apparitions du chef de l'État orchestrées par l'Elysée, et la culture du copinage qui a permis à DSK, de retour de son enfer new-yorkais, d'être complaisamment interviewé sur la chaîne nationale par une amie de la famille.

Le rapport Payette avait tout faux au départ, sauf en ce qui concerne la précarité de l'exercice du métier en province. On tenait pour acquis que la qualité de l'information, au Québec, s'était dégradée, alors qu'au contraire, les jeunes journalistes sont mieux formés qu'auparavant, nos médias font plus large place à l'information internationale, aux grands enjeux et au journalisme d'enquête. Même un tabloïd populaire comme Le Journal de Montréal s'est grandement amélioré ces dernières années (plus d'enquêtes, des chroniqueurs intéressants). Quant aux normes déontologiques, malgré les dérapages inévitables, elles sont beaucoup plus respectées qu'auparavant.

Les journalistes ont toujours voulu éviter le piège du corporatisme, afin de garder l'accès le plus large possible à la profession. Leur carte de presse est octroyée par la Fédération des journalistes selon un critère rigoureux et objectif, c'est-à-dire à ceux dont la majorité des revenus provient d'un travail journalistique dans une entreprise de presse. Le projet de loi veut remplacer ce modèle simple, qui fonctionne très bien, par une structure bureaucratique calquée sur le modèle français, qui relèverait de l'Assemblée nationale et serait assortie de diverses ingérences de l'État dans les médias.

Ce « statut » distinguerait les «vrais journalistes» des citoyens blogueurs et des relationnistes, et conditionnerait l'accès à l'information gouvernementale et judiciaire. C'est un faux remède à un mal inexistant, car la carte de presse actuelle donne accès à tout cela. Quant au risque de confusion, il est irréel. Qui donc confond le reporter de l'Écho du Nord, un chroniqueur de La Presse ou un animateur de 98,5 avec les blogueurs amateurs ou les relationnistes?

Les journalistes, déstabilisés par les bouleversements induits par l'internet, ont été un moment séduits par la perspective d'un statut spécial, mais le conseil d'administration de la FPJQ s'est ravisé en voyant que le processus d'accréditation leur échapperait.

L'approche coercitive préconisée par le Conseil de presse, qui veut partager cette responsabilité avec la FPJQ en y greffant des mécanismes d'appel et de sanctions, a aggravé les choses. En outre, le CPQ voudrait que seuls les journalistes dont les entreprises sont membres du CPQ aient droit au titre de journaliste.

En fond de scène, il y a le fait, assez odieux en effet, que Quebecor se soit retiré du Conseil de presse, mais c'est là un problème spécifique qu'on ne saurait régler en privant ses journalistes de la reconnaissance professionnelle.