On croyait que Pauline Marois aurait remisé son projet d'enseigner l'histoire et la géographie en anglais, projet qui avait, avec raison, scandalisé ses propres partisans. Mais non, elle en remet encore en pleine campagne électorale, ajoutant les mathématiques et la littérature (on présume qu'il s'agit de la littérature anglophone!) à l'immersion anglaise.

Lysiane Gagnon LA PRESSE

La chef péquiste veut abolir l'enseignement de l'anglais au premier cycle du primaire. À la place, l'histoire, la géographie, les mathématiques et la littérature seraient enseignées en anglais vers la fin du primaire.

 

Le projet, manifestement improvisé même si Mme Marois y pense depuis six mois, est très flou (on n'en trouve même pas trace sur le site web du parti). L'enseignement de ces matières en anglais débuterait, dit-elle, quand l'élève aurait déjà acquis les «connaissances de base» dans sa langue maternelle.

Alors quoi? On répéterait en anglais ce qui a déjà été enseigné en français? Ce serait une pure perte de temps, et une aventure vouée à l'échec, car il est bien évident qu'il vaut mieux faire progresser l'enfant à partir de notions simples et concrètes plutôt que de le précipiter dans le vocabulaire compliqué des maths ou de l'histoire-géo.

Pourquoi vouloir éliminer l'heure consacrée à l'apprentissage de l'anglais au premier cycle? Si l'enseignant est compétent, ces cours ont au moins le mérite de permettre à l'enfant de se faire l'oreille à l'anglais.

Enseigner la bataille des plaines d'Abraham en anglais? L'idée est tordue mais venant du PQ, encore plus bizarre. Comment croire qu'un enfant qui ne connaît pas deux mots d'anglais pourrait se mettre à l'étude de la «littérature» anglaise? Pourquoi l'immersion, alors que les cours traditionnels sont plus adaptés aux besoins des élèves ordinaires?

Où Mme Marois ira-t-elle chercher les enseignants, alors que l'on manque déjà de professeurs d'anglais compétents? Croit-elle que les profs d'histoire ou de maths sont capables d'enseigner ces matières en anglais? Ou que les profs d'anglais sont capables d'enseigner l'histoire-géo?

Le résultat sera que l'élève moyen n'apprendra ni l'anglais ni les matières qu'on prétendait lui enseigner en anglais. Le système scolaire est déjà assez malmené - en partie à cause de la réforme pédagogique amorcée précisément lorsque Mme Marois était ministre de l'Éducation - qu'il n'a certainement pas besoin de cette nouvelle expérimentation.

Ce projet d'immersion est très dangereux, surtout quand on entend l'appliquer mur à mur, à toutes les écoles et à tous les enfants.

Mme Marois et ses conseillers ne savent-ils pas que cette méthode exigeante s'adresse à des enfants plus doués que la moyenne, et qui viennent de familles éduquées? Et encore, même ceux-là peuvent éprouver des problèmes.

La chose a été étudiée sous toutes les facettes au Canada anglais, où l'immersion est depuis 20 ans une méthode assez populaire dans la catégorie sociale que les sociologues appellent la classe moyenne-supérieure (upper-middle class). La promulgation de la loi sur les langues officielles a poussé les parents ambitieux à faire étudier le français à leurs enfants le plus intensivement possible, pour leur faciliter l'accès aux postes supérieurs de la fonction publique fédérale.

D'où ce phénomène des classes d'immersion, où l'enfant apprend toutes les matières en français, et doit en principe parler français toute la journée. L'immersion a donné des résultats mitigés, pour toutes sortes de raison.

Insistons: l'immersion française au Canada anglais a été un phénomène essentiellement urbain, et un phénomène de classe. Seuls les parents instruits et financièrement à l'aise s'y sont intéressés, en partie parce que ces classes à la clientèle choisie et homogène étaient comme de petites écoles privées au sein du secteur public. (Il n'y a pas d'écoles primaires privées au Canada anglais.)

L'immersion imposée à des enfants qui n'ont pas un fort soutien intellectuel à la maison risque d'avoir des effets nocifs, notamment pour ce qui est de l'apprentissage de la langue maternelle.

Imposer l'immersion à tous les petits Québécois alors que la plupart ont déjà des difficultés avec leur langue maternelle, ce serait de la folie pure.

Peut-être Mme Marois confond-elle l'immersion avec la méthode des «bains linguistiques»... mais eux aussi s'adressent à des enfants particulièrement doués! Cela serait une autre preuve que son projet est né sous le signe de l'incohérence.