Quelle belle vie que celle du Bloc! Ses fonds de campagne sont entièrement dépensés au Québec, alors que les autres partis doivent financer des campagnes coûteuses qui se déroulent de l'Atlantique au Pacifique. Le Bloc n'est même pas obligé de louer un avion. Ainsi délesté des dépenses les plus lourdes, le parti peut se concentrer sur la propagande.

Mis à jour le 11 oct. 2008
Lysiane Gagnon LA PRESSE

Du fait qu'ils n'oeuvrent que dans une seule province, le Bloc et son chef jouissent, par rapport au seul électorat qui les intéresse, d'une visibilité exceptionnelle: alors que les autres chefs doivent se partager entre toutes les provinces, M. Duceppe est toujours au Québec. Il est disponible pour toutes les entrevues. Il est partout, à la radio, à la télé, sur les poteaux. Il peut réagir au quart de tour à chaque événement, exploiter instantanément les gaffes des adversaires.

 

Son unique cible est le groupe relativement homogène des Québécois francophones, alors que les autres chefs doivent composer avec des populations extrêmement diverses. M. Duceppe peut répéter inlassablement les mêmes cassettes, alors que les autres chefs doivent s'adapter à des auditoires différents, plaire à la fois aux francophones, aux anglophones, aux habitants de l'Atlantique ou de l'Ouest, concilier les intérêts divergents des travailleurs de l'auto ontariens, des pétrolières albertaines et des environnementalistes...

C'est exactement comme s'il existait, au niveau de la politique provinciale, un parti montréalais qui ne s'occuperait que des intérêts de la métropole, et dont le chef n'aurait jamais à se soucier des travailleurs forestiers, des pêcheurs gaspésiens ou de la médecine en région. Si un tel parti existait, on l'accuserait d'être montréalo-centriste, de manquer d'altruisme et d'ouverture d'esprit et de fausser le jeu de la démocratie québécoise. C'est pourtant ce que fait le Bloc, à l'échelle du Canada.

Ce parti, qui ne se donne même plus la peine de faire la promotion de la souveraineté, se contente d'être un facteur d'obstruction, dans la mesure où il empêche souvent le reste du Canada de se donner des gouvernements majoritaires. Ce sera encore le cas cette fois-ci, même si en période de crise financière majeure, les Canadiens (de même que les Québécois) auraient intérêt à avoir un gouvernement stable.

Mais quelle importance? Le Bloc gagne sur tous les tableaux. Le Québec reçoit-il quelque gâterie? Le Bloc s'en attribue le mérite. Le Québec n'obtient pas ce qu'il veut? C'est la faute du Canada anglais!

En enfermant les Québécois dans leur bulle, le Bloc les empêche de participer au gouvernement fédéral: c'est l'autonomie sans risque, une sorte de séparatisme mesquin dépourvu de la dignité et des responsabilités qui viennent avec l'indépendance. Résultat: les Québécois ne bénéficient ni des avantages de la souveraineté ni des avantages du fédéralisme.

Bien sûr, le Bloc n'est pas responsable de la faiblesse de ses adversaires. Si les conservateurs n'ont pas su défricher le Québec, si les libéraux y ont perdu leur ascendant d'antan, ce n'est certainement pas la faute du Bloc.

Il reste qu'on peut voir le Bloc comme une formation qui déresponsabilise les Québécois, qui les maintient dans un confort artificiel où ils peuvent se contenter de quémander ceci et cela sans jamais avoir à faire les compromis et à prendre les responsabilités qui viennent avec le pouvoir.

Le Bloc, indépendamment des orientations assez raisonnables que M. Duceppe a imprimées à son parti, a considérablement abîmé l'image du Québec, désormais vu partout au Canada, et non sans raison, comme une province isolationniste qui ne considère le Canada, ce pays dont il s'obstine pourtant à faire partie, que comme un distributeur automatique de subventions - la même mentalité que Duplessis, qui ricanait en parlant du «butin» qu'il allait chercher à Ottawa.

Cette attitude déshonorante est à l'opposé du concept de dignité qui était pourtant à la base du mouvement indépendantiste dont se réclame théoriquement le Bloc. Au lieu de choisir entre l'indépendance et le fédéralisme - deux options également valables -, le Québec s'enferme dans sa chambre comme une sorte de Tanguy boudeur qui s'accroche au foyer paternel et réclame toujours plus d'allocations, sans accepter par ailleurs de participer aux tâches communes de la maisonnée. Cela n'a rien de glorieux.