Les Américains nous donnent, ces jours-ci, une belle leçon de sérieux politique. Comparez leurs débats à nos «tables rondes» dépourvues de décorum et de cohérence.

Mis à jour le 7 oct. 2008
Lysiane Gagnon LA PRESSE

Le débat en français tenait, dans ses pires moments, d'une vulgaire assemblée de cuisine. Le climat était si familier que l'animateur a appelé Stéphane Dion par son prénom avant de demander à Gilles Duceppe s'il avait un REER, et qu'on a vu Elizabeth May toucher l'avant-bras de M. Harper.

Le débat en anglais était moins soporifique, ne serait-ce que parce que trois des participants, dont le premier ministre, s'exprimaient dans leur langue maternelle. Mais la proximité physique et la position assise, qui en soi favorisent le relâchement, a transformé certaines interpellations en imprécations agressives. Ce n'était pas un débat, c'était une engueulade désagréable autour d'une table à dîner.

La formule empêchait les leaders de manifester ce que l'on devrait exiger d'eux, soit de l'autorité morale, et enlevait au débat le caractère solennel qu'il devrait avoir si l'on prend la politique au sérieux. Cette réunion désinvolte autour d'une table, comme si tous ces compères étaient des associés ou de vieux copains, occultait aussi la réalité d'une campagne électorale: loin d'être un exercice convivial, une campagne est par définition un féroce combat pour le pouvoir.

En outre, cette formule favorise en soi les chefs de l'opposition, et fait du premier ministre (ou de celui qui mène dans les sondages) l'unique cible du débat.

Quelle différence avec les débats McCain-Obama et Palin-Biden, qui étaient des confrontations formelles, respectueuses de l'importance des enjeux!

La formule était classique: deux lutrins espacés, un animateur rigoureusement neutre, des périodes de présentation et de conclusion qui permettaient aux candidats d'exprimer leur vision dans le calme, et près d'une heure et demie de va-et-vient dirigé, dans le cas du débat Palin-Biden, par l'animatrice hors pair que fut Gwen Ifill. Ses questions étaient autrement plus intéressantes que les inanités qu'on nous a servies dans les débats canadiens.

Les Américains s'y connaissent en show-business, mais ils n'ont jamais transformé les grands débats qui détermineront leur avenir en exercices faciles, racoleurs et faussement conviviaux. Oui, leur formule est traditionnelle. Et pourquoi pas? Le combat politique est une confrontation traditionnelle, une confrontation d'idées et d'hommes (au sens générique). La formule classique reste celle qui permet le mieux au public de se renseigner, et aux politiciens de viser les points faibles de l'adversaire tout en défendant leurs positions. Faudrait-il, pour faire «nouveau» et mieux amuser la galerie, demander aux chefs politiques de se livrer à des numéros de rap?

Comme l'écrivait dimanche Stéphane Laporte: «Debout, on s'exprime. Assis, on jase. Debout, on parle pour convaincre. Assis, on parle pour parler.» Ce n'est pas par hasard que plusieurs commentateurs ont comparé le débat français à la série de Janette Bertrand.

Il y a des cas où la position assise n'empêche pas le vrai débat, comme ce fut le cas lors de la confrontation entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy durant la campagne présidentielle française. La différence, c'est qu'ils n'étaient que deux. La table, entre eux, constituait non pas un lieu de prétendue convivialité, mais une frontière nette.

Le gros problème logistique de nos débats, surtout au fédéral, est le nombre. Même quand on prévoyait des segments pour les débats à deux, dans l'ancienne formule, le tirage au sort faisait qu'on perdait son temps à voir débattre le chef qui menait dans les sondages avec celui d'un tiers parti.

On aurait pu régler ce problème en se basant sur la représentation parlementaire. En organisant, par exemple, un débat entre MM. Harper et Dion, dont les partis sont les mieux représentés au Parlement, et un autre débat entre les chefs des deux tiers partis.

Cette année du moins, Elizabeth May, la cinquième roue du carrosse, n'avait rien à faire là. Son parti a recueilli, aux dernières élections, 4,5% des voix (moins que le seuil généralement accepté de 5%), et ne compte aucun candidat élu sous sa bannière (le seul «vert» du Parlement est un transfuge récent qui a été élu comme libéral). La relative popularité des verts dans les sondages n'était pas un argument, car les sondages fluctuent. Le seul critère objectif est le résultat électoral.