Au tout début de la campagne électorale, les conservateurs étaient à égalité avec le Bloc québécois. Quatre semaines plus tard, les troupes de M. Harper se sont à ce point effondrées au Québec que, selon notre dernier sondage Segma-Unimarketing, 20 points séparent maintenant les deux partis.

Alain Dubuc LA PRESSE

Qui l'aurait cru? Je pense que le chef bloquiste Gilles Duceppe lui-même ne s'attendait pas à un retour du balancier d'une telle vigueur, qui fait de son parti un véritable bungee de la politique fédérale québécoise.

 

On a beaucoup parlé des facteurs qui ont entraîné la débâcle conservatrice. Les coupes en culture qui ont réveillé une mobilisation identitaire au Québec, et le laisser-faire économique qui a fait le reste d'un océan à l'autre. Mais ça vaut la peine de se pencher sur la remarquable résilience du Bloc québécois, sans cesse voué à la disparition et qui, à chaque scrutin, est capable de rebondir.

Dans cette campagne, les succès du Bloc tiennent sans doute moins à sa propre performance qu'aux erreurs de ses adversaires. On le voit entre autres au fait que la dégringolade conservatrice au Québec est de la même ampleur que celle que l'on observe ailleurs au Canada.

Mais il n'en reste pas moins que si les raisons changent, les résultats sont toujours là. Quand la ferveur souverainiste s'est éteinte, le scandale des commandites a pris le relais. Et maintenant que le souvenir de ce scandale s'estompe, la peur des conservateurs prend le relais. Il y a toujours quelque chose.

Le fil conducteur, entre ces bonnes performances d'un rendez-vous électoral à l'autre, c'est le fait que le Bloc a su s'imposer comme le parti de repli. Politiquement, c'est le réglage par défaut, comme on dit en informatique. Il suffit de pas grand-chose pour que bien des Québécois, s'ils sont choqués, déçus, ou tout simplement indécis, se rabattent sur le parti de M. Duceppe.

Avant d'aller plus loin, je tiens bien à souligner, comme je l'ai écrit souvent, qu'il n'y a rien d'illégitime ou d'antidémocratique dans les succès du Bloc québécois. Le Bloc mène des campagnes propres, et ses charges anti-Harper n'étaient pas plus brutales que celles de MM. Dion et Layton. Les Québécois qui les appuient le font dans des élections libres et démocratiques. Et la présence du Bloc comble un besoin, en permettant aux Québécois souverainistes, plus du tiers de l'électorat, de pouvoir exprimer leur point de vue au fédéral.

Mais on peut respecter le choix des citoyens, et reconnaître la légitimité du Bloc, tout en déplorant les conséquences de sa présence. Et ce n'est pas seulement le fait que le Québec, parce qu'il n'élit pas assez de députés des partis susceptibles de former le gouvernement, est moins bien représenté au Conseil des ministres. Une perte réelle qu'une opposition vigoureuse ne compense jamais.

En effet, les conséquences sont plus profondes. «La meilleure chose pour défendre les intérêts du Québec, c'est des gens qui défendent fondamentalement et exclusivement les intérêts du Québec», a dit M. Duceppe la semaine dernière en entrevue. Le sens que le chef du Bloc donne au processus électoral fédéral est réducteur. Et ce, de deux façons.

D'une part, limiter les enjeux aux seuls intérêts du Québec mène, par définition, à une logique narcissique de repli sur soi-même s'il est vrai que, à Ottawa, les parlementaires bloquistes ont élargi leur champ d'action. Mais il y a autre chose que les intérêts du Québec, à commencer par la bonne marche d'un pays que nous ne sommes pas près de quitter.

D'autre part, cela évacue une fonction majeure du processus électoral, le choix d'un gouvernement, un choix qu'on laisse aux autres. Cela place les Québécois, par le truchement de ceux qui les représentent à Ottawa, dans une position d'extériorité et de déresponsabilisation, dont la participation à la chose publique se fait par la critique et la revendication. Il y a sans doute, dans cette façon de ne pas choisir, l'expression d'un sentiment autonomiste, mais qui reste à un stade immature.

Cela étant dit, on peut difficilement accabler M. Duceppe pour les succès électoraux qu'il réalisera peut-être mardi. Ce sont les conservateurs qui n'ont pas pris les moyens pour bien lire et bien comprendre une société qu'ils qualifient de «nation», et ce sont les libéraux qui ont choisi un chef remarquablement mal équipé pour reconquérir le Québec. Comme le dit fort bien le chef bloquiste: «Je ne suis tout de même pas responsable de l'impuissance des autres.»