On a souvent dit que les récents mouvements de contestation à travers le monde auraient été impossibles sans les médias sociaux. Ce n'est pas vraiment ce qui se passe au Québec. Le succès de la contestation étudiante repose bien davantage sur les médias traditionnels: journaux, radio et surtout, télévision.

Publié le 4 avr. 2012
Alain Dubuc
Alain Dubuc LA PRESSE

Les leaders étudiants ont réussi, avec beaucoup de talent et d'imagination, à exploiter la force de l'image, à utiliser au maximum le pouvoir de la télévision. Sans cette courroie de transmission, l'opposition à la hausse des droits de scolarité n'aurait jamais connu un tel essor.

La stratégie étudiante, depuis le début, a été claire. Il s'agissait d'organiser, chaque jour, un ou des événements différents, non répétitifs, qui offriraient quelque chose de nouveau aux caméras et qui nourriraient le monstre que sont les chaînes d'information continue.

Un jour, on s'assoit en silence, un autre, on se déguise pour une mascarade, un troisième, on bloque la SAQ, un autre, on peint une façade en rouge. Les médias ne se lassent pas, parce qu'on leur fournit de l'action et de la nouveauté. Et c'est ainsi que les étudiants ont réussi à faire parler d'eux tous les jours et à faire passer leurs messages.

Cette exploitation du médium n'aurait toutefois pas aussi bien réussi si les médias n'avaient pas fait preuve d'une certaine complaisance. Combien de fois a-t-on littéralement donné le micro, sans le moindre filtre, au porte-parole de la CLASSE, Gabriel Nadeau-Dubois, pourtant un militant de la faction radicale du mouvement étudiant?

Cette stratégie a bien servi la cause étudiante, mais elle a introduit certaines distorsions dans le débat public. La première, et la plus importante, c'est qu'on a plus vu et entendu les opposants à la hausse que ses partisans. C'est un phénomène qu'on a pu observer dans d'autres dossiers.

On a donné plus de poids aux arguments «contre» qu'aux arguments «pour». Cela affecte certainement nos décisions collectives quand il faut faire des choix où l'on doit mettre dans la balance les avantages d'une initiative et ses inconvénients.

La médiatisation y est pour quelque chose. D'un côté, des étudiants, joyeux et sympathiques. De l'autre, des politiciens, des recteurs, qui ne peuvent pas utiliser les outils des opposants. La ministre Line Beauchamp ne peut pas concocter une action par jour - masquée le lundi, drapée de noir le mardi, un peu de claquette le mercredi - dans l'espoir d'attirer les caméras et d'avoir droit à deux minutes de temps d'antenne gratuites.

La seconde distorsion, à force de couvrir ad nauseam la moindre petite action, c'est d'avoir créé l'impression que le Québec était au coeur d'une énorme turbulence, quand, dans les faits, la grève étudiante a peu d'incidence sur notre vie quotidienne ou sur l'activité économique et n'affecte que les étudiants eux-mêmes.

La troisième distorsion, c'est d'avoir créé l'impression qu'il existait un mouvement de masse d'opposition à la hausse et d'avoir occulté le fait qu'une solide majorité de Québécois sont en faveur de cette décision, 61% contre 39%. Des partisans dont on n'a pas beaucoup entendu parler.

Où est-ce que tout cela nous mène? Un jour, la lassitude finit par s'installer. Et les étudiants eux-mêmes perdront leur élan. Ce revirement est déjà amorcé, sans doute depuis le moment fort que fut la grande manifestation de Montréal.

On sent l'essoufflement aux fissures entre composantes du mouvement étudiant, au caractère disparate des dernières actions, aux petits dérapages qui se multiplient. Cela ne pourra que s'accélérer quand un nombre croissant d'étudiants voudront retourner aux études s'ils sentent que leur session est menacée. Les médias seront moins enthousiastes, les citoyens finiront par se tanner. Car ce qui est construit par l'image est aussi détruit par l'image.