Dans le Journal de Montréal du 10 février, le président de Quebecor, Pierre-Karl Péladeau, me fait l'honneur d'une longue réplique à un éditorial publié deux jours plus tôt et intitulé «Les guerres de Québécor». Quebecor nous reproche d'abord d'avoir refusé de publier cette réplique dans nos pages. Notre décision s'explique aisément.

André Pratte LA PRESSE

Au cours des dernières années, nous avions toujours accepté de publier les répliques signées par M. Péladeau ou par d'autres dirigeants de son groupe. Dans notre esprit, Quebecor avait beau être un concurrent, ses dirigeants méritaient qu'on les traite avec respect. Nous avons vite réalisé que cette attitude n'attirait pas la réciproque. Les médias de Quebecor ont plutôt lancé contre La Presse et ses propriétaires, la famille Desmarais, une campagne sournoise de désinformation. On comprendra que notre bonne volonté a des limites.

Dans sa réplique, M. Péladeau multiplie les allusions malveillantes. Dès son premier paragraphe, il écrit que je «porte la plume de la famille Desmarais». Non, M. Péladeau, je suis assez grand pour exprimer mes propres idées. Peut-être qu'à Quebecor, le propriétaire passe régulièrement ses commandes à ses rédactions; ce n'est pas le cas à La Presse.

Depuis plusieurs mois, malgré une domination sans précédent du marché des médias, Quebecor est en guerre contre plusieurs de ses concurrents, notamment Radio-Canada, Astral, Bell, Transcontinental et Gesca. Apparemment, M. Péladeau ne les considère plus comme des rivaux d'affaires mais comme des ennemis à abattre. Il faudrait qu'ils disparaissent. Dans ce contexte, les médias de Quebecor mènent, en particulier depuis dix jours, une opération de salissage contre la famille Desmarais. Chaque jour, le moindre prétexte est bon pour publier de grandes photos de la résidence de M. Paul Desmarais à Sagard, dans Charlevoix (dans 10 des 11 dernières éditions).

Il est légitime pour un média de soulever des questions sur les activités des élus et des serviteurs publics. Mais que dirait M. Péladeau si La Presse envoyait ses journalistes traquer ses faits et gestes, filmer sa résidence, sonner à sa porte, s'informer sur ses invités, etc.? On imagine facilement son indignation. Cependant le président de Quebecor sait qu'il n'a rien à craindre; les Desmarais et La Presse ont trop de classe pour agir ainsi.

Pour une concurrence loyale

Dimanche, Quebecor annonçait sa participation à une campagne contre l'intimidation dans les milieux scolaires. Une belle initiative. Selon le communiqué de presse émis par l'entreprise, cette campagne vise à «promouvoir des comportements empreints de respect». Quebecor devrait commencer par donner l'exemple dans ses médias.

Dans sa lettre, M. Péladeau souligne que «Quebecor et ses employés sont fiers du Québec». C'est également le cas de Gesca, de Power Corporation et de leurs employés. Il évoque avec émotion la mémoire de son père, M. Pierre Péladeau, chez qui tous reconnaissent un entrepreneur de génie. Pourquoi sent-il le besoin de salir la réputation d'un autre grand entrepreneur, M. Paul Desmarais, et des entreprises que celui-ci a bâties et fait grandir, notamment La Presse?

La concurrence est une excellente chose. C'est elle qui pousse les entreprises à progresser. J'invite M. Pierre-Karl Péladeau à cesser le feu et à se livrer désormais à une concurrence loyale qui fera de Quebecor Media et de Gesca des entreprises toujours plus dynamiques, pour le plus grand bien du Québec.

UNE RELATION PRIVILÉGIÉE

Dans sa réplique, Pierre-Karl Péladeau réagit en particulier à ce court passage de mon éditorial: «De toute façon, Quebecor est particulièrement mal placée pour insinuer quoi que ce soit. C'est elle qui a bénéficié d'un immense coup de pouce de 3,2 milliards de la Caisse pour acheter Vidéotron; 11 ans plus tard, la Caisse n'a toujours pas récupéré sa mise.»

Visiblement piqué au vif, il répond à cette phrase par un texte de plusieurs centaines de mots. Il me reproche de «réduire maladroitement à une simple appréciation de comptabilité financière» la transaction. Il vante le succès financier «retentissant» de Quebecor Media, les milliers d'emplois qu'elle a créés, les imposants investissements qu'elle a faits au Québec. Ces faits ne font pas de doute et, dans La Presse, nous avons maintes fois reconnu les bons coups de Quebecor. Cela n'empêche pas beaucoup de gens, bien au-delà de La Presse, d'estimer que la Caisse de dépôt et placement du Québec a fait une mauvaise affaire en 2000 en investissant 3,2 milliards dans l'acquisition de Videotron en partenariat avec Quebecor.

Pourquoi? Parce que, plus de dix ans après la transaction, ce placement ne vaut sur le marché que 2,4 milliards (selon le rapport annuel 2010 de la Caisse). Autrement dit, si la Caisse voulait se départir de ses actions dans Quebecor Media, elle subirait une perte de plusieurs centaines de millions. Il est vrai que, depuis quelques années, Quebecor Media verse des dividendes à ses actionnaires; mais ces dividendes ne sont pas à la hauteur de la perte de valeur subie. C'est sans compter le rendement que la Caisse aurait pu faire en investissant ailleurs ces 3,2 milliards. Ainsi, si elle avait obtenu sur cette somme le même rendement que sur l'ensemble de ses placements depuis dix ans, les 3,2 milliards vaudraient aujourd'hui 4,6 milliards.

M. Péladeau souligne que l'acquisition de Vidéotron par la Caisse et Quebecor a permis d'éviter que l'entreprise de câblodistribution passe aux mains de l'Ontarienne Rogers. Soit. Il faut tout de même se demander pendant combien d'années les déposants de la Caisse, c.-à-d. les régimes de retraite et d'assurance publics, doivent subventionner, à perte, le développement de l'empire de M. Péladeau? D'autant que selon le texte de la convention conclue par les parties, «l'investissement de (la Caisse) dans la Compagnie s'inscrit dans le cadre de la phase de démarrage des activités de cette dernière». Voilà un démarrage qui dure longtemps...

Quebecor s'inquiète beaucoup ces jours-ci des relations établies entre la Caisse de dépôt et Power Corporation. Pourtant, ce n'est pas Power mais Quebecor qui entretient une relation privilégiée avec la Caisse. C'est à Quebecor que la Caisse a consenti un traitement exceptionnel en vertu de la Loi sur la Caisse, d'abord en acquérant plus de 30% du capital de Quebecor Média (elle en détient 45%) et ensuite en détenant ce placement pour plus de cinq ans (article 37.1 de la Loi).

Si cet investissement a été si désavantageux pour la Caisse, pourquoi ne s'en est-elle pas départie, demandera-t-on? Parce que la Caisse s'est à toutes fins pratiques rendue prisonnière de ce placement controversé. En effet, quel acheteur serait intéressé à verser un fort prix pour devenir actionnaire minoritaire d'une entreprise dont la gestion courante lui échapperait presque totalement? Si elle voulait vendre, la Caisse devrait consentir un escompte substantiel à l'acheteur intéressé, en supposant qu'elle en trouve un.

Enfin, le texte de M. Péladeau omet les côtés sombres des succès de Quebecor: les centaines de mises à pied et les millions perdus dans la descente aux enfers de Quebecor World, les douloureux conflits de travail à Vidéotron, au Journal de Québec et au Journal de Montréal, et les dangers de la convergence tous azimuts pratiquée par l'entreprise.

À long terme, l'alliance Caisse-Quebecor a-t-elle été avantageuse pour le Québec? On peut diverger d'opinion à ce sujet. Une chose est sûre, elle a été très profitable pour M. Péladeau.