N'exagérons pas non plus notre stupéfaction. Ne faisons pas semblant de ne rien comprendre au crime d'honneur, plus précisément à la honte qui vient aux familles par les filles qui se déshonorent.

Publié le 30 janv. 2012
Pierre Foglia LA PRESSE

Je ne suis pas afghan, mais si on avait mis un micro chez nous quand mes soeurs rentraient du bal à 2h du matin, vous auriez entendu à peu près les mêmes insultes que celles du père Shafia à ses filles. Et paf! la gifle, et pif! une autre, tiens, salope. Ma mère dans tous ses états qui engueulait aussi mon père: tu dis rien, tu vois pas qu'elles font la putain? Non, elle ne les a pas tuées. Mais à tous les coups elle menaçait de se tuer elle, parce qu'elle ne pourrait plus jamais vivre dans le déshonneur que ses filles faisaient rejaillir sur notre famille.

Ici même, à Montréal, j'ai eu un temps pour fiancée une fille de restaurateurs portugais qui vivait dans la terreur que son père et plus encore ses frères n'apprennent notre liaison. Quand j'allais manger au resto où je l'avais connue, fallait que je fasse comme si c'était une serveuse comme les autres.

J'en entends - par exemple Sally Armstrong, écrivaine et militante canadienne des droits de la personne - j'en entends qui se dépêchent de dire que le meurtre des Shafia n'est pas culturel, seulement criminel. Tiens donc, madame, pourquoi pas criminel et culturel?

Ce n'est pas piétiner la merveilleuse culture du peuple afghan, insiste la dame citée, c'est appeler des actes criminels des actes criminels.

On est ici au coeur de la foi multiculturaliste: la merveilleuse culture du peuple afghan. Merveilleuse? Plus merveilleuse que la culture luxembourgeoise, polonaise, ghanéenne? Se pourrait-il, encore une fois, qu'elle soit merveilleuse par certains aspects, barbare par d'autres?

J'insiste: se pourrait-il que le crime des Shafia soit un peu culturel?

Se pourrait-il que les Suédois, les Finlandais, les Allemands, les Anglais, les Français, les Américains, les Canadiens aient une idée différente de l'honneur familial?

Se pourrait-il que les Italiens, les Espagnols, les Grecs, les Méditerranéens particulièrement soient - aient été, en tout cas - plus ombrageux sur le sujet?

Se pourrait-il que, chez certains musulmans, cela aille jusqu'au meurtre?

Et cela ne serait pas culturel?

Vous avez vu une crapule, vous, en Mohammad Shafia? En son fils Hamed, sa femme, Tooba? Des fous, alors? Pas moi. J'ai vu une famille d'immigrés normale, ordinaire, honnête, j'ai vu des gens tout à fait respectables. Je n'ai rien vu d'anormal. Jusqu'au meurtre, je veux dire. L'énorme fossé qui se creuse entre les enfants et les parents? Classique chez les immigrés, car les enfants s'intègrent 10 fois plus rapidement par l'école. Les chicanes, les insultes? Elles viennent avec le fossé.

L'idée de les tuer pour laver l'honneur de la famille, ces meurtres honteux commis de sang-froid, a dit le juge, normale aussi? Ce qu'on peut dire, c'est que cette idée de meurtre pour laver l'honneur de la famille est déjà venue à d'autres Afghans, à d'autres Turcs. À beaucoup d'autres Afghans, Turcs, Pakistanais, Iraniens, etc.? Je n'en sais rien. En tout cas, à très, très peu de Danois et de Suédois.

Je serais très curieux d'aller demander aux Afghans - pas ceux de Montréal, frileux, on le comprend - aux Afghans de Zaranj, en plein pays pachtoune, où j'ai eu le plaisir de séjourner, s'ils partagent l'avis du juge que ce fut là un crime odieux...

Va-t-on finir par oser dire les choses comme elles sont? Pas moi, bien sûr, cela ne compte pas, mais les intellectuels musulmans, romanciers musulmans, essayistes musulmans, philosophes musulmans, bref, les esprits libres musulmans qui se taisent trop souvent de peur d'alimenter le racisme antimusulman, un de ceux-là osera-t-il dire: mais si, mais si, ce crime-là est culturel, et c'est bien en cela qu'il est le plus odieux.

LA LANGUE FRANÇAISE - Dans une récente chronique, vous avez employé le mot euphorisme, que je ne trouve pas dans le dictionnaire. Qu'est-ce qu'un euphorisme? Euphorisme, du mot euphorie, madame: l'euphorisme est pour dire plus que l'enthousiasme ordinaire. Par exemple, si je dis: vive Josélito Michaud, c'est de l'enthousiasme. Si je dis: vive Josélito Michaud et les locomotives, c'est un euphorisme.

Scandale d'implants mammaires défectueux en France, une revue française a titré ainsi son reportage sur la question: «Dans la jungle des prothèses mammaires». Ici, dans la jungle n'est pas un euphorisme. C'est un exotisme tropical. Une forêt de baobabs la nuit, les crocodiles se sont tus, les grands singes (les petits aussi) font dodo. Des branches des baobabs pendent, insolites, des prothèses mammaires en polypropylène isotactique.

AMOUR ET RESPECT - En écho à ma chronique de samedi, une lectrice m'envoie sur le site d'un centre de ressourcement spécialisé dans «les problèmes liés aux émotions». Le site présente les intervenants du centre, quelques notes biographiques- celui-ci a été formateur pendant plus de 20 ans dans le domaine canin; de cette autre, on nous dit qu'elle est en couple depuis 1977 et qu'elle travaille dans le domaine des assurances; cette autre «est une femme respectueuse et douce pour qui l'amour et le respect de l'être humain sont très importants». Parmi les qualités de la fondatrice du centre: elle a écrit plusieurs chroniques dans Le Lundi. Vous voilà rassurés?