Ça me fait rire. Les histoires d'immigrants, ça me fait rire. L'accueil, l'intégration, les accommodements, tout ça. Je pense qu'il y a des gens qui le font exprès, y savent que ça me fait rire et ils se disent on va le faire rire encore plus fort, comme ça il va peut-être s'étouffer, le vieux crisse.

Pierre Foglia LA PRESSE

Prenez le guide destiné aux immigrants que la Ville de Gatineau a pompeusement nommé: Énoncé des valeurs. Énoncé? J'entends «émincé» comme dans émincés de veau, taillez les valeurs canadiennes en rondelles, retournez-les dans la farine, arrosez généreusement de sirop d'érable.

Bon, je suis un peu de mauvaise foi. Ces codes ne sont peut-être pas inutiles avec les immigrants d'aujourd'hui si différents de ceux de mon époque, Français coloniaux, Italiens du Sud, Grecs du Nord et du Sud, aussi rustres et frustes que nous puissions l'être, nous nous débrouillions seuls, sans leçons d'insertion ni énoncés de valeurs, nous suivions une seule règle en deux points, règle non écrite, intériorisée par tous les immigrants du monde, pas seulement ceux qui allaient au Canada: tu travailles et tu fermes ta gueule.

Aujourd'hui, ça fait pas une semaine qu'il est arrivé du Maroc avec ses parents, c'est sa première journée à la polyvalente, à 4h, il demande à rencontrer le directeur: comment ça, y'avait pas de couscous à la cafétéria à midi?

Va pour un émincé pédagogique des valeurs canadiennes. Va pour la laïcité, l'égalité des droits, l'école obligatoire, la langue de la majorité, les lois sociales, les ressources en cas de problèmes.

Mais qu'est-ce que l'hygiène, le bruit, les odeurs viennent faire dans ce document?

Les citoyens [les immigrants] porteront une attention particulière à la propreté, l'hygiène corporelle... Le respect de la qualité de vie d'autrui fait également référence à des facteurs dérangeants ou nuisibles comme les bruits et les odeurs... les odeurs fortes émanant de la cuisson.

Pour le bruit, il y a un certain culot à exhorter au silence les nouveaux arrivants quand tu vis dans un pays où le bruit est si peu réglementé. Douze mille motards de merde peuvent assourdir un village un samedi matin sans que personne n'y puisse rien. N'importe quelle compagnie minière peut creuser un puits pour chercher du gaz de schiste dans le jardin de ton voisin, bang, bang toute la nuit, t'as rien à dire. N'importe quel petit entrepreneur peut ouvrir une carrière sur un chemin, y faire passer 350 camions par jour et fermez-la, citoyens, c'est des jobs. N'importe quel petit con peut faire pétarader sa motoneige dans les cours des gens et on est là, un doigt sur la bouche, à inviter les Tamouls à entrer dans Gatineau sur la pointe des pieds: chut, on vient de coucher les enfants.

Pour les odeurs reliées à la bouffe, alors là... Quand je repense à tout ce que vous m'avez fait bouffer à mes premières années ici, des tonnes de salade iceberg, de pain tranché, de nouilles Catelli, de café instantané, de biscuits roses à la noix de coco, de fricassées nappées de heavy gravy, des bâtons de céleri à la con, de la crème glacée Québon, des tranches de fromage orange Kraft, et j'allais oublier des montagnes de jello.

Pensez à un jello vert lime qui tremblote dans sa coupe et dites-vous un truc: un pays, une région, une ville où une telle obscénité est possible n'a pas le droit de faire la leçon de bouffe à personne.

Pour l'hygiène corporelle, enfin, c'est gênant. Qu'un code de conduite s'adressant aux immigrants ose évoquer leur hygiène corporelle en les invitant subtilement à se laver le cul de temps en temps relève de... de la maladresse, s'excusent déjà les auteurs.

Mais non, vous ne puez pas, ce n'est pas ce qu'on voulait dire, on aime beaucoup l'odeur du curcuma.

LECTURE DE NUIT - Nous parlions livres l'autre jour, je vous demandais ce qui traînait sur votre table de nuit, vous m'avez mis sur quelques pistes (Denise Boucher, Michon), m'avez fait renouer avec de vieux amis, façon de parler, Vargas Llosa, Jim Thompson, Susan Sontag, Moravia, Ducharme, Bertrand Russell, et vous avez été trois ou quatre à me parler de Et au pire on se mariera de Sophie Bienvenu.

Comme ma collègue Chantal Guy m'en avait parlé aussi, je l'ai acheté mardi, en ai lu aussitôt le quart à la crêperie en face de la librairie - enfin des vraies crêpes nantaises à Montréal, é-coeu-ran-tes pour vrai, juste au coin du square Saint-Louis, et j'ai lu le reste de Et au pire on se mariera dans la nuit de mardi à mercredi, vous avez deviné: il s'agit d'un petit livre. Mais quand même, je ne lis pas vite, je veux dire, fallait que j'aime ça. Beaucoup.

C'est une adolescente qui parle. Je sais. Moi aussi, j'ayiiiis ça d'habitude. Je trouve ça pute comme procédé. Mais là je sais pas, le style sans doute, cet amour brûlant d'une gamine aussi... quand j'ai eu fini le livre à deux heures du mat, je suis monté dans mon bureau chercher une citation de Flaubert (en ouverture D'un coeur simple), et qui va comme ceci: Ce que j'aimerais faire, ce qui me semble beau, c'est de faire un livre sur rien, un livre qui se tiendrait par son style.

C'est ce qu'a fait cette jeune femme, Sophie Bienvenu: un livre qui se tient par son style.