Ceux, très nombreux, pour qui la résistance du gouvernement Charest à une enquête publique sur la construction n'a d'explications que partisanes, se méfient de la dernière volte-face du premier ministre, annoncée à la surprise générale vendredi soir: la commissaire France Charbonneau aura-t-elle vraiment la marge de manoeuvre promise?

André Pratte LA PRESSE

Nous sommes de ceux, rares, croyant que le gouvernement était aussi animé par des inquiétudes réelles relatives à l'impact d'une commission d'enquête sur la preuve accumulée par les policiers depuis deux ans. La plupart des juristes n'étaient pas d'accord avec l'interprétation du gouvernement, mais certains l'étaient. Des policiers croyaient qu'il n'y avait pas de risques, mais d'autres avaient des préoccupations sérieuses à cet égard. Il était facile pour les commentateurs et pour l'opposition de balayer ces risques du revers de la main, mais le gouvernement ne pouvait pas les ignorer.

Cela dit, le décret adopté mercredi allait trop loin. Priver une commission d'enquête de tout pouvoir de contrainte revenait probablement à la rendre impotente. L'intervention du Barreau vendredi, à quelques heures de l'ouverture du congrès du Parti libéral, a placé le gouvernement dans une situation intenable. Comment pouvait-il prétendre qu'il était impossible de tenir une enquête publique sans nuire aux enquêtes policières alors que l'organisation regroupant tous les avocats de la province affirmait le contraire?

Aussi, le premier ministre s'est-il vite ravisé. La solution trouvée en catastrophe manque peut-être d'élégance. Les partis d'opposition continuent de rechigner, rêvant de voir M. Charest à genoux. Des juristes aimeraient que le gouvernement jette ce décret à la poubelle pour en écrire un nouveau, plus conforme à la tradition. Mais nous sommes ici en politique, pas dans une faculté de droit.

De plus, le résultat offre peut-être aux Québécois, comme le disait en fin de semaine un militant libéral, «le meilleur des deux mondes»: dans la première phase des travaux de la commission, les policiers pourront continuer leur travail sans entraves et, espérons-le, déposer des accusations contre des joueurs importants du système dont les médias et le rapport Duchesneau nous ont révélé l'existence. Lorsque la juge Charbonneau estimera avoir besoin du pouvoir de contrainte pour aller plus loin, elle en fera la demande au gouvernement qui acquiescera.

Il n'y a pas lieu de craindre que le gouvernement Charest mette des bâtons dans les roues de la commission. L'histoire est riche d'enseignements à cet égard: une fois une enquête publique lancée, les commissaires sont seuls maîtres à bord.

Les Québécois réclament une enquête publique sur la construction depuis deux ans. Grâce au travail colossal de reportage réalisé par les médias, en particulier La Presse et Radio-Canada, cette enquête, nous l'avons. Le temps est venu de faire confiance. Ce qui veut dire, notamment, que ceux qui savent des choses ont aujourd'hui le devoir d'aller frapper à la porte de la commission Charbonneau.