Le chef de l'Unité anticollusion du ministère des Transports, Jacques Duchesneau, devrait comparaître bientôt devant une commission parlementaire pour répondre aux questions des députés au sujet du rapport-choc qu'il a rédigé. C'est une fort bonne chose car ce rapport soulève, en effet, beaucoup de questions.

André Pratte LA PRESSE

Plusieurs se sont indignés du commentaire du président de SNC-Lavalin, Pierre Duhaime, qui a dit trouver «étonnant» que le rapport «en touche aussi grand avec aussi peu de faits». Or, M. Duhaime n'a pas tout à fait tort. On trouve dans le document plusieurs affirmations fracassantes telle celle-ci: «Nous avons découvert un univers clandestin et bien enraciné, d'une ampleur insoupçonnée, néfaste pour notre société aussi bien sur le plan de la sécurité et de l'économie que sur celui de la justice et de la démocratie.» Toutefois, peu de cas concrets sont documentés. L'équipe de M. Duchesneau a identifié plusieurs failles dans le système d'appel d'offres et de supervision du MTQ. Jusqu'à quel point ces failles sont-elles exploitées par des entrepreneurs peu scrupuleux, voire par le crime organisé? Ce n'est pas clair. À quelques reprises, l'UAC appuie ses dires sur des articles de journaux. Ses enquêteurs ont-ils trouvé si peu de faits incriminants qu'ils ont dû s'en remettre au travail des journalistes?

À la lumière des conclusions spectaculaires du rapport, comment faut-il interpréter cet autre passage, qu'a pris plaisir à relever hier le premier ministre Jean Charest: «Le tout garde encore un caractère exploratoire et demande à être complété [...]. Nous croyons donc prudent de ne pas généraliser sur cette base, ou d'en tirer des conclusions hâtives.» Or, n'est-ce pas ce que tous font depuis la publication du rapport, généraliser? Voilà une question que les élus devront poser à M. Duchesneau: son enquête permet-elle, oui ou non, de conclure que le crime organisé est omniprésent dans la construction d'infrastructures routières au Québec?

Le chef de l'UAC devrait aussi indiquer ce qu'il a découvert sur les liens entre la corruption dans l'industrie de la construction et le financement des partis politiques. Le rapport ne consacre qu'une page et demie à cette question délicate. Tout en exprimant la crainte que des organisations criminelles en viennent à «prendre le contrôle de certaines fonctions de l'État ou de municipalités», les auteurs soulignent que la corruption du pouvoir demeure «l'infime exception». N'y a-t-il pas là contradiction?

Bref, Jacques Duchesneau aura l'occasion d'expliquer dans quelle mesure les conclusions de son rapport reposent sur des faits et ce qui relève plutôt d'impressions. Pour que son témoignage soit utile, cependant, il faudra que les députés cherchent vraiment des réponses plutôt que de tenter par tous les moyens d'embarrasser le camp adverse. Est-ce trop demander?