Deux jours avant que la publication du rapport Duchesneau ne relance la controverse sur la corruption dans les travaux publics, le gouvernement Charest avait reçu un autre rapport sur l'industrie de la construction. Beaucoup moins explosif mais néanmoins important, rédigé par un groupe d'experts, le rapport porte sur les relations de travail dans ce secteur. Sa principale recommandation est audacieuse: on recommande d'interdire le «placement syndical» par lequel un syndicat est en mesure d'imposer à l'entrepreneur les travailleurs qui oeuvreront sur son chantier. Cette façon de faire donne souvent cours à des gestes d'intimidation contre les employeurs rétifs et les membres de syndicats rivaux.

André Pratte LA PRESSE

La ministre du Travail, Lise Thériault, a fait savoir qu'elle déposera cet automne un projet de loi visant à mettre en oeuvre toutes les recommandations dudit rapport. Selon Mme Thériault, ce projet de loi marquera «le début d'une ère nouvelle dans les relations de travail» au sein de cette industrie.

Depuis que la commission Cliche, en 1975, a recommandé l'abandon du «placement syndical», le gouvernement du Québec a tenté à plusieurs reprises de réformer cette pratique. Par exemple, on a prévu l'imposition de peines de plus en plus lourdes aux leaders syndicaux coupables d'intimidation. Toutefois, comme le souligne le rapport remis à la ministre Thériault, «l'historique de l'encadrement du placement syndical démontre que l'adoption de peines sévères ne suffit pas».

C'est pourquoi le groupe de travail suggère que le placement des travailleurs de la construction soit désormais centralisé dans une plateforme informatisée gérée par la Commission de la construction du Québec. Les entrepreneurs pourraient consulter ce système de référence 24 heures par jour, 7 jours par semaine, et y trouver une information détaillée et constamment mise à jour sur les travailleurs disponibles.

Plusieurs doutent que la CCQ soit en mesure de bâtir un outil aussi performant. On craint aussi que les deux syndicats dominants de l'industrie, la FTQ-Construction et le Conseil provincial du Québec des métiers de la construction, n'incitent leurs membres à boycotter la nouvelle formule.

Ces inquiétudes sont légitimes, mais, après des décennies de réformes ratées, le gouvernement doit une fois pour toutes prendre le taureau par les cornes. Ce qui nous amène à croire que Québec devrait rejeter une autre recommandation du groupe de travail. Suivant cette proposition, les syndicats pourraient continuer à «référer» des travailleurs à des employeurs à condition de respecter un encadrement strict. Comme les syndicats visés se sont toujours moqués des règles qu'on leur a imposées par le passé, on ne voit pas en quoi cette dernière formule serait plus efficace.

Une «ère nouvelle» des relations de travail dans la construction? Il faudra que le gouvernement fasse preuve de beaucoup de détermination pour résister aux pressions syndicales.

apratte@lapresse.ca