À l'époque, il en a fallu du temps, beaucoup de temps, pour chasser la stupéfaction, l'horreur, la tristesse, la colère, puis une forme inédite de désespoir, qui nous ont alors habités. Ensuite sont venues les questions et les tentatives de donner un sens au 11 septembre 2001.

Mis à jour le 6 sept. 2011
Mario Roy LA PRESSE

Tout de suite, les Américains ont demandé: pourquoi nous haïssent-ils tant? Encore ignoraient-ils qu'après une brève pause («Nous sommes tous Américains!»), l'animosité à leur endroit ne ferait que croître et croître encore, partout dans le monde.

Pendant ce temps, les coeurs saignants brandissaient les «root causes», toujours les mêmes: impérialisme, exploitation et compagnie. Or, les 19 hommes du 9/11 étaient pour la plupart instruits, provenaient de pays riches et de familles à l'aise, agissaient sous l'inspiration d'un gourou multimillionnaire...

Enfin, les affairistes et les prêcheurs ont tonné: les terroristes gagneront si... si nous cessons de faire du shopping, si nous ne prenons plus l'avion, si nous cédons à la haine envers les musulmans, si, si, si...

C'était presque enfantin!

Pourtant, dix ans plus tard, l'interrogation est pertinente. Les terroristes ont-ils gagné? Et avons-nous perdu?

* * *

Non, les terroristes n'ont pas gagné. Le 11-Septembre n'était pour eux qu'une vitrine, un «son et lumières» nihiliste et jouissif. Les vraies luttes des islamistes, essentiellement locales, les opposent surtout à leurs coreligionnaires, qu'ils massacrent d'ailleurs méthodiquement.

Et, oui, nous avons perdu. Perdu de gros morceaux des attributs qui font de notre civilisation ce qu'elle est. Ou plutôt ce qu'elle a été. Après le 11 septembre 2001, l'Occident a en effet réagi comme s'il cherchait à participer à sa propre destruction. On y a vu se déployer moins d'intelligence que d'ineptie; moins de courage que de capitulation; moins de raison que de superstition.

L'intelligence?

Sous Bush fils, l'Amérique n'a eu rien de plus pressé que de se précipiter vers la faillite économique, diplomatique et morale.

Elle a entrepris deux guerres, l'une inutile, l'autre mal conduite, dont les coûts atteindront les 4000 milliards américains lorsque tout aura été comptabilisé - soit l'équivalent des déficits fédéraux depuis 2005! La diplomatie américaine a choqué presque tous ses alliés, le degré zéro de l'amitié bilatérale étant atteint avec le Pakistan, cette contrée de 180 millions de musulmans violemment antiaméricains assis sur des ogives nucléaires... Enfin, se faisant fort d'exporter la démocratie, les États-Unis ont créé Guantánamo, promulgué de douteuses lois spéciales, bricolé un appareil de sécurité kafkaïen aujourd'hui composé de 1200 sociétés publiques et 2000 compagnies privées!

Victoire d'Al-Qaïda? Pas du tout. Défaite - la nôtre - par réaction inepte aux attentats.

Le courage, maintenant?

Peut-être l'événement fondateur du XXIe siècle aura-t-il été, non pas le massacre du 9/11, mais l'affaire des caricatures danoises de Mahomet. Quel symbole, en effet, de la capitulation de l'Occident sur le terrain de ses valeurs fondamentales! Car le chantage a fonctionné. Peu de médias ont osé reprendre les caricatures (même l'Université Yale les a omises dans un bouquin sur le sujet!) Et ceux qui l'ont fait, comme le Charlie Hebdo en France ou le Western Standard au Canada, ont été poursuivis par une justice occidentale atteinte de masochisme caractérisé.

Combien d'autres capitulations avons-nous consenties?

Accréditer l'idée que l'Occident est devenu islamophobe en est une. C'est faux. Partout, les crimes haineux continuent à accabler surtout les juifs, les noirs et les gais. Lesquels, par exemple, comptent pour 730 des 1473 victimes déclarées au Canada en 2009, contre 111 chez les musulmans et les citoyens d'origine arabe ou ouest-asiatique. Aux États-Unis mêmes, les musulmans sont plus satisfaits de leur qualité de vie que l'ensemble de la population (56% contre 23%, Pew Research Center, 30 août 2011).

Autre capitulation: celle d'une bonne partie de la gauche occidentale, secrètement séduite par la haine antiaméricaine, le dogmatisme austère et la violence «révolutionnaire» d'Al-Qaïda. On a vu des droits-de-l'hommistes protéger des dictateurs. Et des féministes se porter à la défense de la burqa.

Et qu'en est-il de la raison?

En «googlant» le 11 septembre 2001, on obtient des milliers d'exposés fous à lier sur le complot, sur l'«inside job». Anecdotique? Non. L'internet est le principal tuteur des générations qui montent. Fréquentant ce fleuron technologique de notre civilisation, ces générations sont dorénavant dressées à croire absolument n'importe quoi. Est-ce bénin?

Et le retour en force de la superstition religieuse, bénin ça aussi?

Car le 11-Septembre aura réussi, non seulement à donner de la vigueur au prosélytisme islamique, mais à ressusciter le fondamentalisme chrétien. Aux États-Unis, des aspirants candidats républicains à la présidence affirment être directement conseillés par leur dieu. Et à l'ONU, on discute inlassablement d'une résolution qui interdirait le «blasphème», c'est-à-dire toute critique des religions constituées...

* * *

Qui aurait cru qu'on en serait là aujourd'hui?

Or, il faut désormais accepter avec tristesse le fait que le 11 septembre 2001 a détruit beaucoup d'illusions. Celle voulant que, une fois la Guerre froide terminée, la paix et le bonheur seraient choses acquises, choses dues. Celle voulant que ne seraient jamais rejetés les acquis des Lumières, jamais reniée la primauté de la raison.

Finie l'illusion, enfin, voulant que le progrès soit une route à sens unique qui, sans accident possible, va d'une préhistoire violente, ignare et misérable jusqu'à une société toujours plus paisible, éclairée et confortable.

Ce n'est pas le cas. La caverne n'est jamais loin. La barbarie menacera toujours.