Si, au moment de l'affaire Polanski, et plus encore au moment de l'affaire Cantat, j'avais cédé à ma très grande envie de décrisser du Québec et de l'Amérique du Nord pour aller vivre à Carcassonne ou à Angoulême ou à Tulle, chef-lieu de la Corrèze, je serais aujourd'hui très embêté et un peu honteux de vivre chez ces obsédés du cul.

Pierre Foglia LA PRESSE

Et peut-être que, à l'instant même, je serais en train de faire une Venise Bombardée de moi-même en rédigeant une lettre outrée pour le courrier des lecteurs du Clairon de la Corrèze dans laquelle je dénoncerais la grande tolérance des Français pour les turpitudes de leurs élites.

Je déconne. Je ne serais ni honteux, ni embêté, ni surpris, ni fâché de la très ancienne propension des élites françaises à s'autoriser d'un droit de cuissage. Il se trouve seulement que, ici, je ne suis pas d'accord avec ce que pensent une majorité de Français de l'affaire Dominique Strauss-Kahn.

D'abord, je ne crois pas que ce soit un complot. Je ne crois pas aux complots en général.

C'est la seule planche à peu près solide sur laquelle j'avance dans cette histoire.

Je retiens de la version de la jeune femme (de son avocat, en fait) qu'il y a eu fellation. Je n'ai pas entendu les avocats de M. DSK le nier. On les a entendus dire, par contre, qu'il y avait consentement.

À partir de là, j'avance, comme tout le monde, dans la vase des suppositions.

Première supposition - première en ce qu'elle me vient en premier: il n'y a eu aucun consentement. La version de la jeune femme est entièrement vraie. DSK s'apprête à mentir énormément pour sauver sa peau.

Seconde supposition, qui me vient comme un aménagement «réaliste» à la première, sans rien changer au fond de l'affaire ni à la gravité des prétendus faits: sans consentir à rien, la jeune femme a cédé à la menace en offrant une résistance passive. Le procès va se jouer là-dessus. Sur les détails. Ils seront forcément scabreux.

Notez ici qu'il n'y a pas de troisième supposition qui envisagerait une affabulation de la jeune femme.

Notez encore qu'il n'y a pas de quatrième supposition, celle-ci «culturelle». DSK, le chaud lapin que nous montrent tous les portraits, fait une proposition à la jeune femme, elle refuse, il insiste, se fait pressant... Je dis supposition culturelle parce que, en France, insister, se faire pressant n'est pas si grave. Dans la prude Amérique, c'est un viol. Sauf qu'il y a cette fellation que ne nie pas le clan DSK. À partir de là, il ne peut pas y avoir de discussion «culturelle», on ne peut plus, à partir d'une fellation, opposer la pruderie américaine à la licence française. Elle était consentante ou bien, ce que je crois, elle ne l'était pas, et c'est un crime grave.

Comment expliquer la réaction des Français, dont une majorité croit à un complot? Je ne me l'explique pas plus que l'optimisme de nombreux intellectuels français, optimisme quant à l'innocence de leur ami DSK. Je pense au plus influent d'entre eux, M. Bernard-Henri Lévy, qui parle d'un «emballement judiciaire et médiatique qui est en train de fabriquer un coupable». Je ne vois pas l'emballement judiciaire dont il parle. Je ne vois pas que la justice se soit précipitée. Il me semble qu'elle suit son cours «normal». Satisfaite d'elle-même et se pourléchant les babines? Sans doute. Mais c'est autre chose.

Je ne le suis pas non plus quand lui et d'autres semblent réclamer qu'on procède autrement avec les personnages comme DSK, dont la notoriété les expose à la vindicte populaire. Protégeons jusqu'au bout les élites de la vile populace, c'est bien là l'idée?

J'aurais plutôt tendance à croire que la notoriété de ces personnages leur garantit une justice d'autant plus attentive qu'elle est scrutée par un très grand nombre de médias qui ne sont pas tous jaunes. Un souci de justice, donc, dont ne bénéficie pas forcément l'anonyme Maghrébin accusé de la même chose dans une cour de la banlieue parisienne ou lyonnaise.

Ce qui m'a laissé le plus pantois - on s'éloigne un peu du sujet - c'est la protestation d'amitié qu'a faite BHL à la défense de DSK sur les ondes d'une radio parisienne: Si je doute? Vous vous foutez de ma gueule? Vous pensez une seconde qu'on serait amis si je pensais que DSK était un violeur compulsif, un homme de Néandertal, un type qui se conduit comme un prédateur sexuel avec les femmes qu'il rencontre? Tout ça est absolument grotesque!

Grotesque indeed. Ainsi, s'il s'avère que M. Strauss-Kahn a bien violé cette femme de chambre, M. Lévy lui retirera son amitié? On n'a vraiment pas la même définition de l'amitié.

Pour revenir au fond de l'affaire, comme je vous l'ai dit au départ, j'ai bien fait de ne pas déménager à Carcassonne, à Angoulême ou à Tulle. Mais n'allez pas croire que je me sente très bien ici pour autant. J'aime, comme tout le monde, que la justice triomphe, mais si vous saviez comme elle me fait chier quand elle jubile comme à New York et ici en ce moment.

Pas bien là bas, pas bien ici... Où, alors? Au Luxembourg - comment l'avez-vous deviné? -, où les mirabelliers sont en fleur.