Rarement aura-t-on vu un politicien (surtout ces années-ci!) aussi heureux de se faire traiter de crapule.

Mis à jour le 28 avr. 2011
Vincent Marissal LA PRESSE

Pour Jack Layton, l'insulte lancée par Gérald Larose hier est en fait un autre cadeau du camp souverainiste, qui contribue à sa montée en affichant publiquement un état de panique.

La première manchette sur la visite de Gérald Larose dans la campagne du Bloc disait: Larose vient prêter main-forte au Bloc.

La seconde, après que celui-ci se fut excusé d'avoir traité le chef du NPD d'«imposteur» et de «crapule» aurait pu annoncer: Larose compte dans le but de son équipe.

Un extrait de la conférence de presse du président du Conseil de la souveraineté du Québec: «Le 1er mai au soir, s'il (Layton) n'a pas répondu, ça sera un imposteur et peut-être, je dirais, plus crapuleux, parce qu'il se drape du drapeau du progrès social. Jack, à mon avis, il a des responsabilités plus grandes que les autres. Les autres, on sait que ce sont des crosseurs professionnels et ils ont eu une longue vie pour nous le prouver. Jack, qui se promène avec sa canne et qui est plutôt sympathique, on va s'attendre à ce qu'il soit vrai.»

Passons sur les «crosseurs» et autres épithètes, mais que vient faire la canne de Jack Layton là-dedans? Et si quelqu'un s'était moqué de la canne de Lucien Bouchard, pendant la campagne référendaire de 1995, vous imaginez un peu la colère (justifiée) des souverainistes?

Mettons cela sur le compte de la panique dans le camp bloquiste.

Il est tout de même curieux, en écoutant ces jours-ci le chef du Bloc et autres ténors souverainistes s'en prendre à Jack Layton, de se rappeler que Gilles Duceppe était prêt, il y a deux ans, à appuyer une coalition dirigée, notamment, par le chef néo-démocrate.

Curieux aussi d'entendre les leaders souverainistes répéter ces jours-ci que cette campagne est une bataille entre fédéralistes et souverainistes, alors que Gilles Duceppe a toujours dit, depuis 14 ans, que c'est à Québec et non à Ottawa que se réglera la question de l'avenir du Québec et celle d'un éventuel nouveau référendum. Parlant d'imposture...

M. Duceppe exige de Jack Layton qu'il précise ses offres constitutionnelles (débat fictif, puisque M. Layton dit qu'il ne veut pas rouvrir ce débat pour le moment), mais peut-il lui-même dévoiler ses demandes minimales? En a-t-il, d'ailleurs?

N'en déplaise à MM. Larose, Parizeau, Duceppe et autres, cette campagne n'est pas une lutte entre souverainistes et fédéralistes, c'est bel et bien un débat entre un gouvernement majoritaire de droite proposé par Stephen Harper et une option plus modérée, au centre gauche.

L'option du Parti libéral ayant été rejetée par une majorité de Québécois avant même le début de la campagne, reste, au centre gauche, le Bloc et le NPD. Après 20 ans de relation quasi exclusive avec le Bloc, les électeurs québécois semblent mûrs pour un changement. La campagne peu inspirée de Gilles Duceppe et les sorties de MM. Parizeau et Larose auront vraisemblablement conforté bien des Québécois dans ce désir.

Dans la dynamique d'une campagne électorale, le désir de changement est d'abord et avant tout un mouvement émotif, spontané, instinctif. Tout comme la vague que ce désir de changement provoque, parfois.

L'immense majorité des électeurs n'est pas suffisamment politisée pour décider rationnellement, après avoir passé de longues heures à comparer les programmes, d'appuyer tel ou tel parti. Ils décident sur ce qu'ils voient, sur ce qu'ils sentent.

Comme tous ces lecteurs qui m'envoient des courriels pour me raconter que «toute la famille réunie pour le brunch de Pâques» est en train de passer au NPD.

Comme cette maquilleuse à Radio-Canada qui s'efforçait de me redonner apparence humaine un dimanche matin du début de campagne et qui a dit, en voyant Jack Layton apparaître à la télé: «J'aime cet homme, il est courageux!»

Il est facile de pondre, de son salon et 10 jours après tout le monde, de savantes théories sur la montée du NPD au Québec et de ridiculiser ceux qui décèlent un mouvement émotif de l'électorat, mais les chroniqueurs qui ont pris la peine d'aller user leurs running shoes sur le terrain durant cette campagne ont bien senti, il y a plus de deux semaines, que c'est bien de cela qu'il s'agit. Pas que de cela, évidemment, mais d'abord de cela.

Sur le terrain, surtout depuis les débats, on croise partout des gens qui ne sont même pas trop sûrs si c'est M. Layton ou M. Clayton, mais qui disent qu'ils vont voter pour lui pour «faire changement» ou «parce que je l'aime ben, lui» ou «parce qu'il ne peut pas faire pire que les autres».

La réaction de panique des bloquistes démontre bien que cette poussée soudaine de Jack Layton n'était pas prévisible en appliquant les principes de science politique classique et des modèles théoriques.

Correction

J'ai écrit hier dans cette chronique qu'Amir Khadir, député de Québec solidaire, appuie officiellement le NPD. C'est faux. La méprise vient du fait que le PQ a diffusé un communiqué la semaine dernière critiquant l'appui de QS au NPD.

Voici, par souci de rigueur, ce que M. Khadir a déclaré lorsqu'un collègue lui a demandé de commenter la montée du NPD au Québec: «Quand je vois qu'au Québec une majorité de citoyens votent soit pour le Bloc québécois, soit pour le NPD, je pense que c'est à la gloire du Québec. (...) Il y a une majorité de Québécois qui sont prêts à choisir soit le Bloc québécois, où il y a beaucoup de progressistes, soit le NPD, qui fait vraiment, disons, des percées importantes à cause de ses politiques, justement, progressistes, de sa vision d'une autre économie, et ça, c'est bon pour le Québec.»

Voilà. Désolé pour la confusion causée par ma méprise.