Ce n'est pas de l'indignation que j'ai ressentie lorsqu'a éclaté le tout dernier psychodrame montréalais, mais plutôt un profond découragement. L'opération d'espionnage des dossiers du vérificateur général n'est pas seulement inacceptable, elle est pathétique.

Alain Dubuc
Alain Dubuc LA PRESSE

Ce n'est pas de l'indignation que j'ai ressentie lorsqu'a éclaté le tout dernier psychodrame montréalais, mais plutôt un profond découragement. L'opération d'espionnage des dossiers du vérificateur général n'est pas seulement inacceptable, elle est pathétique.

Cette triste comédie nous envoie à la figure le fait que la métropole du Québec, son coeur économique et culturel, cette grande ville au rayonnement international, est gérée comme une bourgade. La médiocrité de sa direction, tant administrative que politique, la relègue au rang d'un gros Mascouche.

Résumons cette histoire pathétique. Le président du comité de vérification de la Ville, Pierre Harel, un comptable à la retraite non élu, apprend de source anonyme que le vérificateur général, Jacques Bergeron, aurait commis des irrégularités, d'ailleurs mineures. Il s'en confie à Pierre Reid, maintenant contrôleur de la Ville, qui déclenche une enquête secrète.

Il y a un débat pour savoir si les auteurs de cette enquête, et ceux qui l'ont cautionnée, sont des imbéciles ou des magouilleurs. Une administration ne peut pas fouiller dans les courriels de son vérificateur ou l'épier avec une caméra, surtout sur la foi d'une dénonciation anonyme, parce qu'il faut préserver l'indépendance de cette institution, chien de garde de l'administration. Il y a là un manquement sérieux aux règles élémentaires de la gouvernance.

En outre, comme les relations sont tendues entre la Ville et M. Bergeron, tout porte à croire que cette enquête constituait un job de bras contre cet empêcheur de tourner en rond. Dans le premier cas, il y a un manque de jugement impardonnable, dans le second, un manque de principes encore plus grave.

M. Reid, un rouage important de l'administration municipale, a commis des gestes absolument indéfendables. Cela en dit long sur le professionnalisme de l'appareil administratif. Ses manoeuvres ont ensuite été cautionnées par le directeur général, Louis Roquet, qui a tenté de minimiser la portée de la bavure. Par ignorance des faits?

Ensuite le maire, Gérald Tremblay, comme d'habitude, a dit qu'il n'en savait rien. Il a pris trois jours avant de réagir pour finalement défendre la manoeuvre qui, selon lui, a été faite de bonne foi. Cela nous renforce dans l'impression que la ville n'est pas gouvernée.

N'oublions pas la victime, le vérificateur. Jacques Bergeron n'aurait jamais dû être nommé à ce poste. Les irrégularités qu'on lui reproche - petits contrats à sa belle-soeur, contrats scindés pour éviter les appels d'offres- sont mineures, mais dénotent une étonnante absence de jugement pour quelqu'un qui devrait être au-dessus de tout soupçon. Tout comme ses interventions publiques abrasives dont le manque de retenue n'est pas compatible avec le devoir de réserve de sa charge. Cela ne justifie absolument pas les gestes de la Ville à son égard. Mais ça s'ajoute à l'impression générale de médiocrité.

Pour coiffer le tout, le maire a demandé au gouvernement du Québec d'arbitrer le conflit et de régler le gâchis dont il est l'ultime responsable. M. Tremblay, qui rêvait à l'autonomie de sa ville, appelle maintenant le gouvernement à l'aide, et affaiblit ainsi encore plus Montréal. Ça s'appelle de l'autotutellisation. L'aveu d'impuissance est terrible.

Rappelons-nous une petite seconde qu'en toute logique, le maire de Montréal devrait être la personnalité politique la plus importante au Québec, après le premier ministre. Ce n'est pas le cas de M. Tremblay. Ni d'ailleurs celui de ses plus récents prédécesseurs. Ce ne serait pas non plus celui de ses adversaires de l'opposition.

Voilà le véritable enjeu que soulève encore une fois cette affaire. Derrière la crise éthique qui ébranle l'hôtel de ville, il y a un problème politique. Comment Montréal réussira-t-elle à trouver le leadership qu'elle mérite et dont elle a besoin?