C'est une chronique en deux bouts. Le premier bout pour dire que c'est incroyable. Le deuxième bout aussi: c'est incroyable. C'est un mot que j'emploie de plus en plus souvent: incroyable. C'est que je suis en état d'ébahissement permanent. Je n'en reviens tout simplement pas. De quoi? De tout. C'est incroyable, tout ce qui arrive, tout ce qui se passe, ce bouillonnement incessant.

Pierre Foglia LA PRESSE

Dans mon temps, il ne se passait rien. Quand j'étais petit, petit, il se passait juste une affaire: la guerre. Vers midi, les sirènes de la ville avertissaient que des avions s'en venaient bombarder. On se sauvait dans les champs. Les avions bombardaient, boumboum. Le lendemain, même affaire, la sirène, les champs, boumboum. On n'avait pas la télé, pas la radio, pas les journaux, juste cette sirène pour nous avertir. On nous aurait dit quoi, à la radio? On aurait écrit quoi, dans les journaux? Que c'était la guerre ? On le savait. Y avait rien d'autre. Pas de résultats de hockey, pas de bulletin météo. On ne savait pas qu'il allait pleuvoir avant qu'il pleuve. On vivait comme des bêtes.

Après la guerre, ç'a été l'après-guerre, qui a duré longtemps aussi. Il ne se passait rien non plus. Bof, des petites affaires dans nos vies minuscules -on allait à l'école, on tombait en amour, on attrapait les oreillons. Mais dans le monde? Rien. Il ne se passait rien du tout en Égypte. C'était un roi qui était là -en fait, c'était les Anglais qui menaient le pays et chassaient le crocodile au bord du Nil. Tu fais pas la une avec ça. La Tunisie? Faites-moi pas rire, la Tunisie. Tunis était menée à l'époque par un bey, sorte de préfet. Le bey de Tunis, un type un peu neurasthénique, passait beaucoup de temps à regarder par la fenêtre, si bien qu'on l'a appelé le bey-window. Avec ça non plus, tu fais pas la une tous les jours.

De 0 à 50 ans, j'ai vécu relativement calmement. Une ou deux fois par année, un boss m'appelait: Maurice Richard est mort, nous ferais-tu un petit quelque chose? Ça me faisait plaisir, ce jour-là, de ne pas parler de moi.

Mais là! C'est incroyable. Le monde n'arrête plus de bouillonner, comme s'il avait manqué d'événements pendant trop longtemps. Il en produit et en produit, qui finissent par faire un tel boucan qu'on n'entend plus les battements de son propre coeur. Qu'on n'a plus le droit de dire «je» (sauf dans cette chronique), tant les temps sont Historiques et l'intime dévalué.

Quand je me lève, ma fiancée, qui attendait que je me lève pour mettre la radio, ma fiancée met la radio. Le bulletin de 8h. Beding, bedang, le monde me tombe dessus. Prenez un sac de noix de Grenoble, renversez-le en haut des escaliers: c'est le bruit que fait le monde tous les matins. Ça déboule, cascade, rebondit, s'entrechoque, y en a partout. C'est incroyable.

J'en pogne des bribes, j'en perds des bouts. T'as entendu ça? C'était hier matin. T'as entendu ça?

Quoi? Les chiens à Vancouver?

Non, juste avant, les enfants à Terre-Neuve.

J'ai retrouvé la nouvelle. Un couple de Port-aux-Basques, à Terre-Neuve, a perdu la garde de ses deux enfants. Le rapport des services sociaux ne signale pourtant pas de sévices, aucune preuve de négligence; il souligne même qu'on est en présence de parents attentionnés qui aiment leurs enfants. Des parents attentionnés qui aiment leurs enfants.

Mais alors? Pourquoi leur retirer leurs enfants?

Tenez-vous bien: parce que leur quotient intellectuel n'est pas assez élevé.

Les services sociaux de Terre-Neuve soutiennent que le quotient intellectuel de ces parents n'est pas assez élevé pour qu'ils s'occupent de leurs enfants convenablement, et la ministre de la Famille (Charlene Johnson) en rajoute une couche: un faible quotient intellectuel des parents peut présenter un risque pour la sécurité des enfants.

Vous imaginez toutes ces noix qui déboulent -Moubarak, Boisbriand, Accurso, Obama, le gaz de schiste- et celle-là, que personne ne ramassera, qui pose, excusez du peu, que maintenant, à Terre-Neuve, au Canada, pour avoir le droit d'élever des enfants, il faut avoir un certain quotient intellectuel.

C'est incroyable, cette notion de quotient intellectuel parental minimum, on tient là un débat de fond qui risque d'agiter le pays pas mal plus que la péréquation. Il va s'en trouver pour s'amuser de ce que cette idée de quotient intellectuel minimum nous vienne d'une province où il n'y a justement pas de minimum en la matière; moi, je dis que si on commence à retirer les enfants aux parents qui ne passent pas le test, c'est dans les Prairies qu'on manquera le plus de familles d'accueil. Et dans la grande région de Québec.

Curieusement, au même moment, en France, une autre histoire d'élevage d'enfant fait grand bruit. L'histoire d'une petite fille de 5 ans, Cindy, placée à deux mois et demi en famille d'accueil parce que ses parents étaient incapables de prendre soin d'elle.

Cinq ans plus tard, la famille d'accueil est informée par les services sociaux que, «pour le bien de l'enfant», la petite sera bientôt déplacée dans une autre famille d'accueil.

Les gens qui élèvent la petite depuis cinq ans l'adorent et elle le leur rend bien. C'est là le problème: les parents biologiques, qui continuent de visiter la gamine, se sentent écartés, avancent qu'on est devant un cas de détournement d'affection. Les services sociaux abondent dans leur sens: la petite sera retirée à la famille d'accueil trop aimante pour, disent les services sociaux, «casser le lien affectif entre l'enfant et le couple».

Casser le lien affectif. C'est incroyable, non? Et comme formulation et comme concept éducatif. Espérons que la nouvelle famille d'accueil ne tissera pas avec cette enfant des liens trop affectifs qu'il faudra encore casser. Remarquez, ça fait très longtemps -mes enfants en témoigneront- que je préconise le marteau comme outil pédagogique par excellence. Quand j'y pense, c'est incroyable ce que j'ai pu être en avance sur mon temps dans moult domaines.

Qu'est-ce qu'on disait, avant de parler d'éducation? Ah oui: qu'il s'en passe, des choses. C'est incroyable.