Je me souviens d'une fiancée ancienne, un soir des débuts de notre histoire, qui me demande en relevant ses cheveux au-dessus de la tête: trouves-tu que j'ai les oreilles décollées?

Publié le 22 janv. 2011
Pierre Foglia LA PRESSE

J'en suis encore tout attendri. J'ai oublié de dire qu'elle était nue. La femme est le seul mammifère de la création qui, au moment de l'accouplement, est capable de s'inquiéter: je suis mieux de lui dire que j'ai les oreilles décollées avant qu'il le remarque tout seul.

Je ne me souviens pas d'avoir jamais eu une fiancée laide. Pourtant, je viens de les repasser une par une dans ma tête, toutes, sans exception, se trouvaient un peu laides.

Celle-ci trouvait ses seins trop gros. Celle-là, c'était son nez (elle a fini par le faire redresser, contre mon avis). Cette autre se désolait de ses cheveux frisottés, elle en pleurait chaque fois qu'il pleuvait. Il m'en revient même une, c'était les pieds. Qu'est-ce qu'ils étaient vilains, ses pieds! Des horreurs de pieds, tu ne vois pas? Je voyais rien du tout.

Presque toutes avaient les jambes trop courtes. Je n'ai pourtant jamais eu de courte fiancée; toutes étaient de taille normale. En faisant la moyenne, on arriverait, j'imagine, à cinq pieds cinq pouces et demi, ce dont elles se seraient satisfaites si seulement elles avaient pu avoir le haut du corps moins haut et les jambes plus longues. J'ai souvenir d'une, peut-être la plus jolie de toutes, qui trouvait que ses jambes étaient «comme des billots». Elle était maigre comme un clou. Mettons deux clous. Des billots! Pourquoi pas des fûts de baobab?

Vous allez trouver dans le cahier Plus d'aujourd'hui un reportage d'Isabelle Hachey sur la beauté et la laideur, dont traite aussi cette chronique moins par souci de concordance que parce que le sujet m'a toujours passionné - la laideur surtout, ce drame immense, cet ultime tabou.

Imaginez qu'on inclurait la laideur dans la charte des droits et libertés: Toute personne a droit à la reconnaissance et à l'exercice, en pleine égalité des droits et libertés de la personne, sans distinction, exclusion ou préférence fondées sur la race, la couleur, la religion, l'orientation sexuelle, etc. Imaginez qu'on ajoute: et sur la laideur.

L'homosexuel insulté n'a aucun problème à convenir de son homosexualité, il la revendique même, comme le Noir sa négritude. Mais le laid?

On ne m'a pas donné la job, monsieur le juge, parce que je suis laide.

Le juge, à part soi: You bet!

Le souvenir des laideurs imaginaires de mes fiancées, comment et combien les tarabustaient quelques imperfections qui, selon moi, ajoutaient plutôt à leur charme, dit toute l'intensité du drame des vraies laideurs.

Pour les avoir parfois surprises à se haïr dans le miroir, pour m'être parfois impatienté - c'est ton cerveau qui décolle, pas tes oreilles; t'as besoin d'une thérapie, pas de chirurgie -, pour avoir mesuré souvent combien la beauté dans son acceptation commune, esthétique (comme dans chirurgie esthétique), a presque annihilé le goût, oui docteur, je le reconnais, je commets parfois ce crime ultime: détester la beauté.

Les beaux, les belles

C'est vrai, docteur, j'ai un rapport difficile avec les beaux et les belles. Mais non, docteur, ce n'est pas parce qu'ils sont cons. Même que c'est le contraire. Les beaux, les belles sont le plus souvent intelligents. Rien d'étonnant. La beauté n'est pas que génétique, elle est aussi sociale. C'est bien par là, d'ailleurs, qu'elle m'énarve le plus. Quelle est la part de la bonne éducation, des bons soins, de la bonne bouffe, de la richesse (l'argent de la culture et l'argent pour se faire recoller les oreilles), quelle est la part du social dans la beauté? Je ne sais pas, mais il doit bien y avoir des raisons pour que les beaux, les belles soient moins cons que les laids en général. Bien sûr, il y a plein d'exceptions. Moi, par exemple. Vous aussi? Je ne sais pas pourquoi, je m'en doutais.

Excusez-moi, docteur, je vous disais donc que je ne peux pas m'empêcher de leur rentrer dedans, mais vous auriez tort de conclure que c'est par frustration ou jalousie. Y m'énarvent, c'est tout. Ce qui m'énarve le plus, c'est que, n'étant pas cons, ils font semblant de ne pas être beaux, ce qui les rend encore plus beaux. Sont vraiment à gifler.

Leur confiance est insupportable. Ils ont tous en commun - comment en serait-il autrement? - cette incommensurable sérénité nourrie par l'affection qu'on leur porte depuis le biberon. Je le reconnais, docteur, avec les beaux, les belles, je force parfois ma goujaterie naturelle. Je fais des ricochets à la surface de leur eau calme. En fait, je me rebelle comme devant n'importe quel autre pouvoir. Celui-là le plus injuste, commandant les plus basses soumissions.

Je ne me souviens pas d'avoir jamais eu une fiancée laide. Quand même pas. Mais jamais une belle non plus. Elles avaient toutes un petit quelque chose. Des seins trop gros ou trop petits. Un nez trop long. Des jambes trop courtes. Des lunettes. Un petit début de moustache, oh, presque rien. Les oreilles décollées...

Ah, tu vois? Tu disais que c'était pas vrai, pis là, tu l'écris dans ta chronique.

Bon, O.K., elles sont un peu décollées, mais quand tu ne relèves pas tes cheveux ça ne paraît presque pas.