Parlant de tourisme sexuel, je suis allé l'autre jour rue Parthenais, à Montréal. C'est pas mal plus amusant que la République dominicaine ou que Cuba. Je plaisante, même si ce n'est pas drôle. Mais c'est vrai que je suis allé rue Parthenais, à deux pas de la prison, où les dames de Stella ont leurs locaux. Et c'est vrai qu'elles sont amusantes, les dames de Stella.

Pierre Foglia LA PRESSE

Pour ceux qui ne le sauraient pas, Stella est un organisme communautaire, créé et géré par des putes - elles disent travailleuses du sexe - par des putes, donc, ou ex-putes qui se sont donné pour mission d'aider les filles à travailler en toute sécurité et dans la dignité.

Tout en militant pour la décriminalisation de la job, elles rendent une multitude de services aux filles. Cela va de la distribution de condoms à des ateliers sur la dope, sur les maladies, sur les droits... On y donne beaucoup d'information, de dépliants, et même des conseils sur la façon de travailler, comme celui-ci, attendrissant, dans une brochure qui s'adresse aux danseuses dans les bars: Apporte tes lunchs, c'est économique et beaucoup plus santé que le resto. Le conseil suivant est nettement moins maternel: Sur le stage, assure-toi que la pole est propre  -elle pourrait être maculée de sécrétions vaginales avec des champignons.

C'est drôle, ce midi-là, pur hasard, j'ai dîné avec Françoise David, qui fut, on le sait, présidente de la Fédération des femmes. Je lui ai dit pour rire: Après toi, Françoise, je m'en vais aux putes. Elle m'a dit combien le sujet - Stella - divise les féministes, dont les plus radicales condamnent furieusement ce qu'elles considèrent comme une apologie de la prostitution.

Mais toi, Françoise?

Moi, je trouve que les filles de Stella font une job utile sur le terrain. Pour ce qui est de la décriminalisation, oui, en principe, mais ce n'est pas si simple...

Il n'y a pas que chez les féministes que le sujet divise. Chez un peu tout le monde. O.K. pour les services rendus. L'information, les séances d'information aussi bien médicale que juridique, les liens avec une foule de

ressources, une ligne d'écoute, les contacts avec la police, avec Médecins du monde... Passez-moi l'expression, ces filles-là se bougent le cul pour leurs protégées, quelque chose de rare. C'est l'autre partie de leur discours qui est plus difficile à avaler, si j'ose encore.

Quand elles disent «travailleuses du sexe», elles entendent qu'il s'agit vraiment d'un travail comme les autres. C'est ici que les bons petits bourgeois - et j'en suis - deviennent soudainement dubitatifs. Vraiment? Un travail comme les autres? Ouvrons leur manuel des travailleuses du sexe - ce manuel existe vraiment, je l'ai devant moi, ouvert à la page des «Services». Je vous en décline quelques-uns: Anilingus, BBBJ (bare back blowjob), crossette espagnole, dining at the Y, domination (humilier, attacher, fouetter le client), scatologie, facial, golden shower, fisting... vous trouvez vraiment que c'est un travail semblable à celui d'une caissière chez Provigo?

Nous sommes quelques-uns et quelques-unes, sans doute un peu gourmés, un peu straight, qui ne considérerons jamais la crossette espagnole comme une job normale. Une fantaisie entre amoureux, oui, mais entre une jeune femme et un inconnu dans la cabine d'un salon de massage?

Cela ne change rien au fait que cette jeune femme mérite plus qu'une autre d'être sécurisée, informée et respectée. Mais une travailleuse comme une autre?

Je ne sais pas pour vous, mais il y a des jobs qui m'impressionnent. Hein! Vous êtes pilote de ligne? Hein! Vous faites des opérations à coeur ouvert? Hein! Vous êtes Réjean Tremblay? Je deviens comme un petit enfant.

Pute, c'est pareil. Je m'extasiais devant les filles de Stella: Hein! Vous avez fait ça? Vous avez été putes pour vrai? Tu parles, pour vrai! Je les écouterais me raconter pendant des jours. On parlait de la job, justement, et la directrice générale m'a raconté - et même mimé - comment elle s'y prenait pour faire croire aux clients saouls qu'ils étaient en train de la baiser alors qu'il ne se passait rien du tout. Aussi ingénieux qu'un atterrissage en douceur, une petite secousse et voilà, mon vieux, on est arrivé.

Pourquoi ne me mettez-vous pas en contact avec une travailleuse du sexe? Et pour que ça ait l'air plus «travailleuse» encore, une femme mariée qui a des enfants et qui aurait l'air d'aller au bureau?

Dimanche soir, j'étais en train de regarder le football, le téléphone sonne.

Bonjour, monsieur Foglia, vous avez dit aux filles de Stella que vous souhaitiez faire une entrevue avec une escorte mariée qui a des enfants. Je ne suis pas mariée, mais j'ai une fille de 15 ans. J'ai 39 ans, j'étudie en anthropologie. Le problème, c'est que si vous dites ça dans votre papier en plus de me décrire - grande et rousse -, tout le monde, à commencer par ceux de ma famille qui ne sont pas au courant, tout le monde va me reconnaître.

Bon, on dira que vous êtes toute petite, toutoune et étudiante en zoologie, ça va?

De quoi voulez-vous parler?

De votre travail. L'argent. La sécurité. La famille. Les clients. Les maladies.

Quelles maladies?

Je ne sais pas. Vous n'avez jamais fait de vaginite?

On doit se rappeler pour fixer un rendez-vous.

C'était qui, au téléphone? m'a demandé ma fiancée.

C'était Simon. Il fait une vaginite, figure-toi.

ADDENDA - Parlant de tourisme sexuel, en complément à l'excellent reportage en République dominicaine de mes jeunes collègues Hugo Meunier et Martin Tremblay, je voudrais ajouter que, hélas, il n'y a pas que la République dominicaine: Cuba, le Cambodge, la Thaïlande, l'Afrique...

Il y a aussi le Luxembourg. Des bêtes.

Il y a aussi le marché Jean-Talon le mardi après-midi, quand les marchandes de légumes s'ennuient entre leurs casseaux de rabioles et leurs bottes de poireaux...

C'est combien, les poireaux?

C'est pour toi, mon chéri?