Lucette avalait la dernière bouchée de son souper. Ce serait Noël dans quelques jours et on avait préparé de la tourtière. Bonne pâte, veau en abondance, patates bien taillées en cubes, elle avait pu en manger au moins trois cuillérées. C'était énorme, mais c'était Noël bientôt. Le Bon Dieu aiderait son estomac à digérer, pensa-t-elle en souriant.

Réjean Tremblay LA PRESSE

Dans son foyer à Saint-Gédéon, ses amis lui avaient fait quelques signes pour la saluer, mais ses yeux de vieille dame de 84 ans étaient tellement usés et malades qu'elle n'avait vu que des ombres.

Heureusement, les piles de ses prothèses auditives étaient neuves et elle entendait les mots gentils qu'on lui adressait. Mais si les mots étaient amplifiés, tout le reste l'était aussi. Et elle rageait quand la jeune fille qui desservait son couvert frappait les ustensiles contre l'assiette.

Lucette savait toutefois qu'elle ne faisait pas exprès, que ce n'était pas méchant. Elle était juste jeune et même si elle travaillait dans le foyer, elle ne pouvait pas savoir. Personne ne pouvait savoir.

La veille, elle avait rencontré le Dr Lapointe. Elle avait espéré jusqu'à la dernière minute qu'il puisse soigner ses yeux, qu'il puisse améliorer sa vue. Pour qu'elle puisse regarder la télé le soir dans son petit salon. Même si elle s'assoyait à un pied de son écran, elle ne voyait que des ombres colorées.

Elle soupira. Lucette s'ennuyait. Elle trouvait cruel d'avoir la même intelligence vive qu'à ses 20 ans. Elle ne pouvait plus lire, mais en suivant les informations, elle faisait tous les liens pour comprendre ce qui se passait dans le monde. Et malgré ses handicaps, même si elle ne saisissait plus les nuances dans la voix de ses fils, elle savait très bien quand ça ne marchait pas rond dans leurs histoires d'amour: «C'est pas croyable, se disait-elle en déposant son petit sac à main dans le panier de sa marchette, ils ont 60 ans et ils sont encore comme des enfants.»

Elle se leva en grimaçant. Au prix d'un effort colossal. Son épaule droite la faisait souffrir atrocement malgré la cortisone que lui avait administrée le Dr Bélanger. Le même qui tentait de lui rafistoler des genoux coincés par l'arthrose. Ça faisait tellement mal. Et comme son coeur ne supporterait pas des anti-inflammatoires plus puissants, c'est au Tylenol qu'elle devait essayer de calmer la douleur.

Personne ne pouvait comprendre. Elle le savait. Comment il fallait penser pour avancer une jambe. Comment il fallait essayer de mettre du poids sur la marchette pour soulager ses genoux. Et comment il fallait se reposer après chaque pas pour que son coeur déjà emballé par l'effort de se lever retrouve un rythme moins dangereux. C'est pour ça que ses médecins lui avaient concocté un cocktail de pilules qui aurait pu lui servir de repas. Pour que toutes les vieilles pièces du moteur durent encore un peu.

Lucette avait entendu dire qu'un nouveau pensionnaire avait été admis dans la journée. Un vrai vieux, il avait 87 ans.

Ses yeux brouillés distinguaient à peine la silhouette qui s'approchait. Encore droite. Elle reconnut la voix. Elle n'avait pas entendu cette voix depuis 64 ans, mais elle n'avait jamais oublié.

Elle tenta désespérément de se retourner. Mais comment se retourner quand nos deux mains sont sur les poignées d'une marchette et que l'arthrose a depuis longtemps bloqué les vertèbres du cou?

Lucette était d'ailleurs arrivée devant l'ascenseur du foyer. Mais elle voulait tellement voir, tellement savoir qu'elle se tourna vers la voix. Juste comme la porte d'ascenseur se refermait sur elle. Elle sentit un choc... quelque chose d'étrange...

Lucette venait de tomber sur la glace, mais son corps élastique enregistra à peine la chute qu'elle se relevait déjà. C'était son dernier entraînement avant les championnats canadiens de patinage de fantaisie de 1946. Elle s'était énervée avant de tenter le double salto. Si elle voulait avoir une toute petite chance de vaincre la grande favorite Barbara Ann Scott et de peut-être rêver de participer aux Jeux olympiques à Saint-Moritz, deux ans plus tard, elle devait être plus que parfaite. Parce que Barbara Ann était vraiment sublime et que la compétition avait lieu chez les Anglais à Toronto.

Lucette ne parlait pas un traître mot d'anglais et elle était tannée de toujours manger «the same» à la pension qu'elle s'était trouvée dans York. Heureusement, elle avait pu aller voir toute seule la grande crèche au magasin Eaton. Elle avait été émerveillée. Dans ses rêves les plus fous au Lac-Saint-Jean, elle n'aurait pu imaginer pareilles splendeurs. Elle avait même osé entrer dans le grand magasin, mais elle s'était presque enfuie quand la dame s'était adressée à elle en anglais.

Il faisait frais sur la glace du stade de la compétition. Lucette avait vérifié soigneusement toute la patinoire pour être certaine qu'elle ne verrait pas une crevasse dans la glace. C'était la hantise des patineuses. Parfois, la nuit, quand le mercure descendait à 0 Fahrenheit, le froid faisait fendiller la glace. Mais ses yeux perçants n'avaient rien décelé.

Elle s'élança rapidement et s'offrit quelques tours à grandes enjambées. Pour le plaisir de sentir les muscles s'échauffer, pour sentir l'air gonfler ses poumons de jeune femme de 20 ans, en oubliant franchement qu'à ce rythme, son coeur battrait à 140 ou 150 pulsations.

Elle balança la jambe et cette fois, elle s'envola comme il le fallait. Double salto sans tricher. Elles n'étaient que quelques-unes au Canada à réussir cette figure. Les autres se contentaient d'être élégantes et mignonnes sur la glace.

Elle continua à enchaîner les figures pour ne pas montrer à quel point Barbara Ann Scott l'impressionnait. Elle ne pouvait que lui sourire puisqu'elle ne parlait pas anglais. Il était normal qu'elle dût apprendre quelques mots pour au moins dire « Good morning», elle n'était qu'une Canadienne française après tout, mais elle était encore trop timide pour oser essayer.

Lucette patinait vraiment bien. Et sans qu'elle puisse se l'expliquer, on aurait dit qu'elle était consciente de son bonheur. Elle regardait Ralph McCreath, le grand favori pour gagner les championnats canadiens, dans son costume de laine très élégant, et elle pouvait apercevoir la couleur de ses yeux de l'autre côté de la patinoire. Elle prenait de grandes goulées d'air et elle sentait l'oxygène que son sang charriait à son coeur et à ses muscles. Jamais ça ne lui était arrivé de sentir son corps.

Ses cuisses étaient fortes, pas trop musclées, comme celles de Barbara Ann. Il fallait conserver des cuisses de femme si on voulait que les juges soient favorables. Et les muscles, c'était pour les hommes.

Soudain, son coeur s'emballa. Et ce n'était pas l'effort. Elle venait d'apercevoir le grand gaillard qui faisait son entrée sur la glace. C'était Léo, un des aspirants au titre canadien. Un beau patineur et un sourire dévastateur. La veille, elle avait eu le souffle coupé quand il l'avait saluée et qu'il avait chanté son nom. Luuucettte. Parce que cette belle voix de baryton ne faisait que chanter dans l'imagination enfiévrée de Lucette.

Il fit quelques tours sur la patinoire malgré la neige qui commençait à tomber. Il avait cet air défiant qui la troublait tant. Il jetait à peine un regard vers McCreath qui était tellement favori que les journaux de Toronto n'écrivaient même pas son nom à lui. Elle ne comprenait pas les articles, mais elle avait cherché le nom de Léo en vain.

Il passa devant elle et elle n'osa pas retourner son regard. Elle patina pour essayer de calmer les battements de son coeur et soudain, se trouva bien maladroite: «Voyons Lucette, tu vas faire rire de toi...» se dit-elle en glissant.

Le coach des patineuses vint vers Barbara Ann et elle et leur fit signe de le suivre vers la cabane des athlètes. Il ne parlait pas français, mais elle arrivait à saisir ce qu'il attendait d'elle. Il blaguait avec Barbara Ann, mais elle était déjà tellement célèbre que c'était juste normal.

Elle entra dans la pièce surchauffée et son patin accrocha une botte que la championne avait laissé traîner. Lucette fit un mouvement pour se rattraper et se cogna la tête contre une tablette...

Oh, rien de grave, mais elle se sentit étrange... comme si elle entendait mal la voix du coach qui se penchait sur elle...

«Lucette, madame Lucette, ça va? « Elle était assise sur une chaise, dans le corridor, tout près de l'ascenseur.

Un peu étourdie, mais en même temps extraordinairement lucide. Elle sentait à peine ses jambes. Et il lui semblait que ses yeux gardaient encore un peu de leur merveilleuse acuité. Oh! Le temps de quelques secondes à peine. Et quand elle se redressa malgré les objections pour s'appuyer sur sa marchette, elle était redevenue entièrement et totalement une vieille dame de 84 ans.

Son coeur battait trop vite, mais elle n'avait pas envie de prendre une de ses pilules contre la tachycardie. Ce coeur qui battait trop vite, elle savait ce que c'était.

Elle avait 84 ans, elle avait perdu 60 ans d'amour. Mais elle savait ce qu'elle aurait dû faire ce jour-là à Toronto.

Péniblement, comme une tortue, elle revint dans la salle à manger du foyer. Ses yeux cherchaient dans le brouillard la silhouette qu'elle avait entrevue. Il était assis à la dernière table et mangeait sa tourtière. Courbé sur l'assiette, son dentier claquant quand il mâchait d'un seul côté. Mais dans le brouillard, Lucette le trouva toujours aussi beau.

Elle était maintenant à trois ou quatre pieds de la table. Elle s'arrêta, le souffle coupé. Mais elle avait du courage. Elle ferait ce qu'elle n'avait pas osé à 20 ans.

- Bonjour Léo... j'ai toujours trouvé que tu étais un beau patineur.

Il la regarda. Et sourit en déposant sa fourchette maladroitement dans le ketchup vert.

- Bonjour Lucette... j'ai toujours pensé que t'aurais pu battre Barbara Ann.

Elle tremblait sur ses jambes douloureuses. Mais c'était le moment ou jamais. Surtout que la sono du centre jouait une valse de Strauss. Comme ce jour-là à Toronto pour l'entraînement des patineurs.

«J'aurais aimé ça te parler à Toronto...»

Léo se leva. Encore droit. Toujours beau. Il prit une chaise et la recula. Puis, avec une belle galanterie, il aida Lucette à s'asseoir.

«T'aurais dû, moi aussi j'aurais aimé ça...»

Il la regarda. Il avait de bien meilleurs yeux qu'elle. Mais il la trouvait belle...

«Y est jamais trop tard pour bien faire. Qu'est ce que tu fais pour le réveillon de Noël?»

Le coeur de Lucette battait fort. Mais le Dr Gérald Tremblay n'aurait pas été inquiet. Ce n'était pas la tachycardie, c'était l'amour...