Une vieille blague soviétique met en scène des prisonniers dans un goulag qui discutent de leur peine respective. «J'ai eu cinq ans pour avoir volé un manteau», dit l'un d'entre eux. «Moi, 10 ans pour voies de fait», dit un autre.

Publié le 15 oct. 2010
Agnès Gruda
Agnès Gruda LA PRESSE

«Moi, j'ai eu trois ans, pour rien», laisse tomber un troisième détenu. Ce à quoi ses compagnons de misère répondent: «Mais non, voyons, pour rien, c'est sept ans!»

L'histoire m'est revenue à la mémoire à l'annonce de l'abandon des accusations contre des dizaines de jeunes adultes arrêtés dans la foulée des manifestations contre le sommet du G20, en juin dernier, à Toronto.

Apparemment, au Canada, quand on n'a absolument rien fait de mal, on peut se faire jeter dans une cage métallique, subir un traitement humiliant, sortir de prison moyennant une forte caution et être ensuite assujetti à des conditions de libération contraignantes.

Puis, près de quatre mois plus tard, sans l'ombre du bout de la queue d'une preuve, on peut être libéré des accusations. Sans que les autorités n'expriment ni regrets ni excuses.

Petit rappel des faits: un millier de jeunes adultes venus manifester pacifiquement contre le sommet du G20 ont été détenus dans des conditions pénibles, fouillés à nu, privés de nourriture et humiliés pendant un, deux ou trois jours, selon le cas. Tout ça sous prétexte qu'ils avaient participé au grabuge dans les rues de Toronto.

La majorité d'entre eux ont été libérés sans autre forme de procès. Mais des centaines ont été accusés d'actes criminels graves et placés pendant près de quatre mois devant la perspective d'un procès. Ils ont été hantés par les souvenirs de leur détention, préoccupés par ce qui les attendait. Toute leur vie a été mise entre parenthèses.

Tout ça pour rien. Absolument rien.

La police de Toronto, qui avait juré détenir des tas de preuves et de photos incriminantes, regrette-t-elle aujourd'hui cet excès de zèle? Y a-t-il comme une petite gêne de voir les accusations tomber les unes après les autres, faute de quelque preuve que ce soit?

Pas du tout, a assuré hier le porte-parole de la police de Toronto, Marc Pugash. Il persiste et signe: les exigences pour justifier une arrestation ne sont pas les mêmes que celles conduisant à une poursuite judiciaire. La police a eu raison d'arrêter un millier de personnes, selon lui. «Nous n'avons commis aucune erreur», assure-t-il.

Et les conditions de détention abjectes infligées aux détenus? «Vous savez, les gens qui se sont plaints racontaient tous des histoires semblables, c'est suspect», a dit le porte-parole policier.

Ce n'est pas vraiment étonnant puisqu'ils étaient gardés dans les mêmes cages et qu'ils ont vécu grosso modo la même chose. Mais bon. Après avoir ainsi tenté de discréditer les «arrêtés du G20», Marc Pugash s'est empressé de les traiter de moumounes: «Ils ont fait toute une histoire avec les toilettes aux portes ouvertes et les cages métalliques, mais c'est comme ça, dans les prisons, et après tout, ils étaient en prison!»

De toute évidence, la police de Toronto n'a pas péché par excès d'introspection depuis cette vague d'arrestations sans précédent au Canada. Deux enquêtes ont cours actuellement sur l'opération policière pendant le sommet du G20. De son côté, l'ombudsman de l'Ontario se penche, lui, sur la loi votée à toute vapeur par le gouvernement provincial, conférant aux policiers les pouvoirs dont ils ont si allègrement abusé.

L'une de ces enquêtes est menée par le Bureau du directeur indépendant de l'examen de la police de l'Ontario. Selon Marc Pugash, celui-ci avait visité le centre de détention temporaire avant le sommet du G20 et n'avait rien trouvé à redire. On peut dire que ça promet.

Seule une véritable enquête publique permettrait de faire toute la lumière sur le méga-dérapage policier au G20. En attendant, les centaines de personnes qui ont été injustement traitées en criminels par une police devenue paranoïaque au point de confisquer des sous-vêtements noirs comme des éléments de preuve (si, si, c'est vrai) - ces gens-là, donc, ont droit à un geste de réparation minimal. Ne serait-ce que des excuses pour l'acharnement injustifié, inexcusable et indigne d'un pays démocratique dont ils ont été victimes.