Dans le dossier du gaz de schiste, tout le monde se comporte comme s'il était certain que se développera ici une énorme et richissime industrie. Les entreprises font miroiter des milliers d'emplois «avec les salaires de l'Alberta». Le gouvernement rêve de centaines de millions de redevances. Certains pressent le gouvernement d'augmenter tout de suite le prix des permis et le niveau des redevances pour tirer profit de cette ruée vers le gaz. D'autres donnent l'impression que l'industrie est en train de transformer la vallée du Saint-Laurent en gruyère, alors que seulement 27 puits ont été forés depuis 2007.

André Pratte LA PRESSE

Dans le dossier du gaz de schiste, tout le monde se comporte comme s'il était certain que se développera ici une énorme et richissime industrie. Les entreprises font miroiter des milliers d'emplois «avec les salaires de l'Alberta». Le gouvernement rêve de centaines de millions de redevances. Certains pressent le gouvernement d'augmenter tout de suite le prix des permis et le niveau des redevances pour tirer profit de cette ruée vers le gaz. D'autres donnent l'impression que l'industrie est en train de transformer la vallée du Saint-Laurent en gruyère, alors que seulement 27 puits ont été forés depuis 2007.

La réalité, c'est que personne ne peut prédire à quoi ressemblera l'industrie gazière du Québec dans 5, 10, 20 ans. Certes, il y a d'importantes quantités de gaz enfermées dans les schistes de l'Utica, entre Québec et Montréal. Mais quelle part de ce gaz peut-être pompée à la surface? À quel coût? On l'ignore.

L'étude sur les retombées économiques de l'exploitation du gaz de schiste, publiée par l'Association pétrolière et gazière du Québec, comporte donc une bonne part d'incertitudes. Selon un scénario prudent, 150 nouveaux puits seraient creusés chaque année à compter de 2015, permettant la création et le soutien de 5000 emplois par an. Pour les gouvernements, les recettes fiscales atteindraient quelque 150 millions par année. Ce n'est pas rien, mais ce n'est pas ça qui va payer les garderies à 7$...

Il se pourrait que les retombées soient plus importantes. Il se pourrait aussi qu'elles le soient moins. Un des facteurs clés, c'est le prix du gaz naturel. L'étude de SECOR repose sur l'hypothèse d'un prix moyen de 6$ le mille pieds cubes. Depuis le début de la récession et depuis que des avancées technologiques permettent d'extraire le gaz des schistes, le prix du gaz est en chute libre; il se vend aujourd'hui à moins de 4$ le mille de pieds cubes.

Les experts s'attendent à ce que ce prix augmente au cours des prochaines années. Qui sait? Du gaz de schiste, il y en a d'énormes quantités aux États-Unis, en Russie, en Chine... Les multinationales de l'énergie se précipitent sur cette nouvelle ressource. Il y a toutefois des sceptiques. John Watson, le patron de Chevron, deuxième plus gros producteur de pétrole aux États-Unis, est convaincu que le gaz de schiste ne sera pas rentable. «L'exploitation coûte trop cher, nous ne voyons tout simplement pas les rendements», a-t-il dit au Financial Times.

Ceux qui exigent du gouvernement du Québec une augmentation rapide du prix des permis et des redevances doivent réaliser que les choses ne sont pas si simples. Les compagnies qui cherchent du gaz ici en cherchent aussi ailleurs. Dans une situation où l'offre dépasse la demande, elles iront là où les coûts d'exploration et d'exploitation sont les moins élevés. Nous sommes donc en concurrence avec les autres régions où l'on trouve du gaz de schiste; Québec doit en tenir compte.

Au Québec, nous sommes habitués à une énergie dont le prix domestique varie peu. Chaque année, le gouvernement peut compter sur Hydro-Québec pour lui verser des dividendes importants et relativement stables. Les hydrocarbures, c'est autre chose. Il y a quelques jours, le premier ministre de la Nouvelle-Écosse a annoncé à ses concitoyens stupéfaits que la province ne pourrait plus compter sur les revenus tirés du pétrole et du gaz pour payer les dépenses publiques. La baisse du prix du gaz naturel a diminué les redevances engrangées par le gouvernement provincial et freiné l'exploration du gaz au large des côtes de la province. «Nous sommes en transition», a averti le premier ministre Darrell Dexter.

Alors que le Québec fait ses premiers pas dans le monde du pétrole et du gaz, il faut garder à l'esprit que ce monde est par nature aussi incertain que prometteur. C'est pourquoi Québec serait mal avisé d'imposer un moratoire sur l'exploration du gaz. Avant de prendre une décision sur le développement de cette filière, il est essentiel de savoir quel est le potentiel commercialisable de nos réserves.