Pourquoi parler quand on peut crier? Pourquoi manifester dans l'ordre quand on peut casser des vitrines? Pourquoi discuter poliment quand on peut s'abîmer d'injures? Pourquoi exprimer pacifiquement un désaccord quand on peut le faire par la menace et l'intimidation?

Mario Roy LA PRESSE

Pourquoi parler quand on peut crier? Pourquoi manifester dans l'ordre quand on peut casser des vitrines? Pourquoi discuter poliment quand on peut s'abîmer d'injures? Pourquoi exprimer pacifiquement un désaccord quand on peut le faire par la menace et l'intimidation?

Il n'y a pas de raison.

De sorte que, cette semaine, la Sûreté du Québec a dû conseiller à André Caillé, porte-parole de l'industrie, de fuir une assemblée d'information sur l'exploitation du gaz de schiste parce que le niveau d'agressivité y était devenu trop élevé.

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L'aspect le plus choquant de cet événement ne tient pas à son caractère exceptionnel. Mais, au contraire, à son extrême banalité.

Il n'existe plus, en effet, de désaccords politiques, économiques, sociaux ou même culturels qui se débattent autrement que dans un brasier de haine et de violence verbale, sinon physique. Le contradicteur ne soutient pas un point de vue autre, c'est une ordure à ensevelir sous la hargne. L'adversaire ne défend pas une opinion différente, c'est un chien sale fini!

Nos grands-mères auraient aujourd'hui beaucoup de bouches à passer au savon...

D'où vient cette muflerie institutionnalisée?

D'abord, de l'anonymat dans lequel on peut la pratiquer. Brûler des voitures pour signaler son désaccord avec la mondialisation est grandement facilité par le port de la cagoule. Hurler dans une salle bondée qui hurle est parfaitement sécuritaire. Et plus quotidiennement sévit la rage au clavier: la goujaterie anonyme marque l'essentiel des blogues hystériquement commentés et des courriels vengeurs.

Or, les bébés naissent désormais avec un clavier (d'ordinateur, de téléphone, de «pad») dans les mains et adoptent rapidement le niveau de langage qu'il autorise. Ne serait-ce que par l'effet de la démographie, l'impolitesse informatique est en train de salir tout le tissu social.

Autre chose.

Chacun sait aujourd'hui qu'une «victime» polie n'arrivera jamais à rien. Les codes modernes veulent en effet que le tort subi par une personne soit proportionnel à la rage - ou mieux encore, à la violence - qu'elle met à demander réparation. Par une comique inversion des valeurs, c'est devenu la seule façon d'obtenir le... respect!

Comment en est-on arrivé là? Au Québec, quelques grandes stars de la revendication ont fait beaucoup au fil des décennies pour imposer le langage ordurier comme espéranto du débat public. Aujourd'hui, leur exemple est non seulement scrupuleusement suivi, mais leur legs intellectuel (!) fait l'objet d'un véritable culte.

Le culte de la grossièreté.

On aurait tort de prendre la chose à la légère. Le niveau de langage en chute libre compromet bel et bien l'échange d'idées, donc les idées elles-mêmes, sans lesquelles il n'y a pas de progrès.

Cela rend en outre la vie moins belle pour tout le monde. Ce qui est un crime, fut-il mineur, contre l'humanité.